Dans les coulisses des cotationsDans les coulisses des cotations
L’enquêteur conjoncturiste Alain Mesrine interroge Francisco Ochoa, le patron de Fory.

Dans les coulisses des cotations

Le réseau des nouvelles des marchés (RNM) à Rungis

Le relevé et la diffusion des prix et tendances de marché font partie de la vie du marché de Rungis depuis ses origines. Aujourd'hui, le service assuré par le RNM s’est modernisé et fait référence dans de nombreux domaines, parfois insoupçonnés.

En ce petit matin d’août, Alain Mesrine, enquêteur conjoncturiste, mène d’un pas alerte sa tournée de relevés des cours et tendances. « Elle est un peu plus longue que d’habitude cette semaine », observe cet agent expérimenté du réseau des nouvelles des marchés (RNM) de Rungis où il officie depuis 1988, et devenu une figure familière et appréciée des grossistes. « En l’absence de mon collègue en congé estival, j’assure en effet cette semaine le suivi du secteur viande, en plus du porc et des produits laitiers. Heureusement, le commerce est très calme au mois d’août. »
Le circuit de l’enquêteur l’emmène d’un pavillon à l’autre, en fonction des horaires et de la disponibilité des professionnels. Au V1P, Alain Mesrine multiplie les échanges informels avec les grossistes. « C’est comme cela que l’on a une indication sur les tendances par rapport à la veille », dit-il au sortir d’un échange avec Francisco Ochoa, le patron de Fory Viandes. « On me dit, par exemple, que l’agneau français a pris 20 centimes aujourd’hui. C’est une information que l’on va croiser avec les prix que nous communique MécaRungis », explique l’agent en se dirigeant vers la caisse centrale du pavillon.
La dizaine d’enquêteurs-conjoncturistes que compte le centre de Rungis recoupe ainsi tous les matins tendances et cours transmis par les professionnels. « Maintenant, on va compiler ces éléments calmement au bureau à côté et préparer la note hebdomadaire », enchaîne Alain Mesrine. Le centre RNM de Rungis, dont les locaux sont situés rue du Séminaire, dispose en effet d’un local situé à l’étage du pavillon de la triperie où se déroule tous les vendredis la commission du porc (lire encadré p. 40). « Si je sens qu’il y a une erreur dans tel ou tel chiffre, je n’hésite pas à appeler l’entreprise. C’est l’avantage d’avoir une connaissance personnelle des grossistes. »

Des références scrutées par les professionnels

Les mercuriales et tendances fournies par le centre RNM de Rungis ont des usages multiples et parfois insoupçonnés. Elles servent, bien sûr, de référence commerciale aux acheteurs et vendeurs de produits frais de tous horizons dans leurs relations commerciales au jour le jour. Mais les cours des fruits et légumes, de la viande, de la marée ou des surgelés de Rungis constituent également une référence courante pour l’actualisation des contrats d’approvisionnement des restaurants de collectivités (cantines scolaires, armée, EHPAD, etc.) avec leurs fournisseurs alimentaires. Les cotations servent également d’indicateurs au ministère de l’Agriculture, à l’INSEE ou encore à la Direction générale de l’agriculture à Bruxelles. Le RNM alimente aussi les travaux de l’Observatoire des prix et des marges des produits agricoles et alimentaires, commission consultative créée en 2010. Il est moins connu que les cours indexés par le RNM contribuent, avec ceux issus d’une cinquantaine de marchés en Europe, à fixer la « valeur forfaitaire à l’importation (VFI) » de certains produits comme la tomate, permettant de déclencher, à partir d’un certain seuil, des taxes à l’importation.

Un ballet quotidien

Le Marché de Rungis est depuis son ouverture le théâtre du ballet quotidien des enquêteurs. Franck Lemaître, adjoint à la cheffe de centre RNM de Rungis, est d’ailleurs fier d’exhiber un article de Rungis Actualités de juillet 1969, vantant l’action du Service des nouvelles des marchés (SNM) de l’époque et de ses « six telex » diffusant la bonne information à travers la France. « On utilise plus les tableurs que les telex aujourd’hui, mais les mercuriales de Rungis sont toujours aussi scrutées », sourit le référent « viandes » du centre.
Sous la double tutelle de la DRAAF d’Île-de-France et de FranceAgriMer, le centre de Rungis relève toujours quotidiennement, entre autres, les fluctuations des prix des produits frais : produits de la mer, viandes, fruits et légumes, horticulture, produits laitiers et avicoles. Les informations recueillies, recoupées et commentées par les agents sont diffusées quotidiennement, hebdomadairement ou mensuellement selon les secteurs concernés, sous la forme de mercuriales, tandis qu’une note de conjoncture hebdomadaire, publiée le lundi, récapitule les faits marquants de la semaine écoulée.
Si la mission du centre est identique à celle des 14 autres centres du réseau du RNM, il se distingue par la dimension et la nature particulière du Marché de Rungis. « Du fait des volumes qui transitent ici et de la diversité des produits représentés, les cours font souvent référence au niveau national ou international », relève Franck Lemaître. « Le marché a également la particularité d’être un marché de consommation, particulièrement réactif à la moindre évolution des comportements. C’est également pour cela que les cours et tendances sont particulièrement observés. »
Le volume d’informations traitées et diffusées par le centre est impressionnant. «  Nous diffusons chaque jour environ un millier de cotations en moyenne sur l’année », calcule Eric Engel, référent « fruits et légumes » de l’antenne rungissoise. « Pour le seul secteur des fruits et légumes, c’est 200 à 250 références en permanence. » Les mercuriales peuvent aussi être saisonnières. « C’est le cas, par exemple, pour le sapin de Noël, le gibier, le muguet ou certains fruits de saison », complète Franck Lemaître.

 

Un champ d’investigation élargi

Le champ d’investigation du centre s’est élargi et enrichi ces dernières décennies. « Nous menons des enquêtes nationales mensuelles sur les produits laitiers et les produits surgelés pour les collectivités publiques et une enquête hebdomadaire sur les produits bio au stade de gros et de détail auprès de magasins spécialisés », témoigne Franck Lemaître. Deux agents du centre sont dédiés au suivi des prix de détail des produits frais dans les GMS de la région parisienne. « On s’adapte à la consommation, qu’il s’agisse des produits ou des circuits enquêtés, précise l’adjoint au chef de centre. Avant, on ne cotait que le poulet prêt à cuire, maintenant on cote aussi le filet. »
La fiabilité de la cotation et la pertinence des analyses nécessitent une bonne dose de savoir-faire. « Les enquêteurs doivent avoir un bon relationnel et une connaissance éprouvée du terrain », juge Gérome Pignard, le directeur du service régional de l’information statistique et économique de la DRAAF Île-de-France. « Une bonne partie des tendances reposant sur du déclaratif, il faut être à même de la recouper auprès de plusieurs acteurs et des acheteurs », confirme Franck Lemaître. Les agents doivent également s’assurer que le cours communiqué correspond bien à la qualité référencée. « Il faut s’assurer que le prix soit représentatif et ne porte pas sur un seul colis », résume Éric Engel, le référent fruits et légumes.
Les enquêteurs conjoncturistes du centre de Rungis ont, en tout cas, eu confirmation de leur rôle clé au cours du confinement. « Les enquêtes en présentiel ont été remplacées par des enquêtes téléphoniques depuis le domicile, ce qui nous a permis de maintenir la mercuriale, de façon bihedomadaire », précise Franck Lemaître. « Pendant cette période, il nous a été demandé de diffuser une note journalière à la préfecture et au ministère. Les services de l’État étaient en effet très attentifs à l’état de l’approvisionnement des marchés et à l’évolution du commerce alimentaire », témoigne-t-il.
Depuis le 12 mai, les enquêteurs sont repartis sur le terrain. Leur tâche, parfois discrète, est récompensée par l’attention croissante du public aux informations qu’ils diffusent. « Depuis deux ans que les cours et tendances sont en consultation libre sur Internet, la fréquentation ne cesse d’augmenter », se félicite Franck Lemaître. « En 2019, nous avons eu plus de 4 millions de consultations sur la plateforme du RNM [https://rnm.franceagrimer.fr/] », assure-t-il. L’interface est également accessible depuis le site du marché de Rungis, www.rungisinternational.com

■ Bruno Carlhian

Porc%20%3A%20une%20cotation%20strat%C3%A9gique

Porc : une cotation stratégique

Une petite salle nichée à l’étage du pavillon des produits tripiers accueille chaque vendredi une réunion confidentielle à l’importance insoupçonnée : celle de la commission porcine, la dernière de ce genre à se tenir sur le marché. Toutes les semaines, les représentants des entreprises de découpe du marché de Rungis (elles sont cinq aujourd’hui : Bigard, Berneau, Dupas, Jauno et Porcgros) s’y retrouvent pour établir la tendance hebdomadaire. « C’est un aspect important de notre fonctionnement, car il permet aux entreprises de s’appuyer sur des références tarifaires », explique François Dagand, directeur commercial de Porcgros. Chaque jour, les découpeurs de Rungis transmettent au centre RNM de Rungis un listing de leurs ventes des principales pièces nobles du cochon (bardière, longe, jambon, poitrine, hachage, etc.), selon différentes présentations. « Ces données sont collectées du lundi au jeudi par les agents du RNM et permettent de déterminer le lendemain un cours moyen et de calculer un indice issu de l’ensemble des pièces, l’IMR. La réunion du vendredi sert à valider la tendance de la semaine ou de la corriger », précise François Dagand. Même si les volumes de porc transformés à Rungis n’excèdent guère les 5 % de la production nationale, la transparence et la rigueur dans l’élaboration de la cotation en font depuis des décennies une référence nationale, utilisée aussi bien en amont qu’en aval de la filière. « Une variation d’un centime sur la cotation de Rungis, ça a une influence parfois considérable, car c’est le thermomètre français », assure François Dagand. « La place de référence pour le pétrole, c’est Londres, pour le maïs, c’est Chicago. Mais pour le porc, c’est Rungis », s’amuse le grossiste.