Annick Girardin, ministre de la Mer en expédition à la Marée

À 1 heure du matin, le 19 mai, bien avant que la cloche ne retentisse dans le pavillon de la Marée, les professionnels ont reçu Annick Girardin, ministre de la Mer. Cette visite revêtait d’abord un caractère symbolique puisque ce membre du Gouvernement tenait ainsi à accompagner dès la première heure le retour des restaurateurs français dans le circuit de consommation des produits alimentaires.
Il s’agissait aussi d’une prise de contact technique puisque la responsable politique souhaitait faire un point avec l’aval de la filière alors que le secteur pêche subit la double pression de la crise sanitaire et de la réorganisation de la ressource liée au Brexit. La ministre avait amené avec elle plusieurs membres de la Direction des pêches maritimes. Elle a été accueillie sur place par Stéphane Layani, président du Marché de Rungis, Dominique Batani, son directeur, mais aussi Jean-Jacques Bridey, député de la 7e circonscription du Val-de-Marne.

Annick Girardin, ministre de la Mer en expédition à la Marée

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Stéphane Layani et Annick Girardin, accueillis par Mathias Ismaïl, président de Reynaud qui avait préparé pour eux un étal mêlant produits de la mer sauvage et aquaculture bio afin
de montrer la complémentarité des deux filières dans l’approvisionnement. Il a aussi expliqué à la ministre à quel point la présence de son entreprise dans le secteur aquacole jusqu’à Rungis en passant par une activité de mareyeur était déterminante pour appréhender tous les mécanismes du marché et pouvoir s’adapter aux évolutions de la demande.

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Stéphane Layani a présenté à la ministre et au député Jean-Jacques Bridey, Romain Demarne, responsable de Demarne, entreprise historique, à la fois généraliste, mais aussi spécialiste pointu pour certains produits comme la moule.

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Véronique Gillardeau
a convié la ministre
de la Mer à déguster
les huîtres qu’elle produites à Bourcefranc-le-Chapus.

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Mathias Ismaïl et l’équipe de Reynaud entourent Annick Girardin et Stéphane Layani pour une photo souvenir.

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Dans l’entreprise Gilles, la ministre se fait expliquer les difficultés d’approvisionnement actuelles des mandataires dans certains secteurs
par son dirigeant Jérôme Régnault.

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Originaire de Saint-Pierre-et-Miquelon, royaume du homard rouge, Annick Girardin ne prend pas de pinces avec les homards bretons.

Interview
« Les différents échelons ne se parlent pas suffisamment. »

Annick Girardin : ministre de la Mer

En visite à la Marée, à Rungis, Annick Girardin, ministre de la Mer, a accordé une interview à Rungis Actualités. En pointe sur plusieurs dossiers, la gestion des conséquences du Brexit sur la pêche et la définition d’un plan de 100 M€ pour structurer la filière pêche, elle nous a précisé ses objectifs.

Rungis Actualités : Vous venez de découvrir le secteur de la Marée à Rungis, quelles impressions vous laissent cette visite ?
Annick Girardin : Avec 90 000 tonnes de produits de la mer par an et près de 1 Md€ de chiffre d’affaires qui passent par Rungis, c’est d’abord l’impression d’être face à un grand port de pêche. Ce qui m’a également marquée, c’est le courage des femmes et des hommes qui y travaillent chaque nuit pour nourrir les Français. Ce courage qu’ils ont continué à démontrer tout au long de la crise sanitaire. Enfin, j’ai découvert un lieu à l’image de la filière française, avec une très grande diversité de produits de la mer : poissons, coquillages, crustacés et même des escargots. Ces produits sont capturés par différents types de bateaux : pêche artisanale, pêche côtière ou pêche hauturière – comme on peut le vérifier sur les colis !

Sur le stand de l’entreprise Reynaud, Mathias Ismaïl vous a parlé de la complémentarité entre aquaculture et pêche. Que vous inspire cette réflexion ?
Je travaille sur un dossier de structuration interprofessionnelle qui me semble essentiel. Je trouve que les différents échelons ne se parlent pas suffisamment. Soyons réalistes, la pêche fraîche ne suffira pas à nourrir tous les Français. En France, 85 % des produits de la mer sont importés et s’articulent essentiellement autour de trois produits, très souvent surgelés : le saumon, la crevette et le cabillaud. À Rungis, nous sommes sur de la pêche fraîche, riche en protéines et en oméga 3. Je souhaite une pêche durable, pérenne. Naturellement, l’aquaculture intervient en complément. Nous avons besoin d’une combinaison de ces deux ressources afin de garantir l’approvisionnement et la compétitivité des mareyeurs.
Les professionnels, par leurs efforts, ont permis d’améliorer l’état de la ressource en Europe. Si nous souhaitons une pêche durable, il faut qu’elle s’exerce en tenant compte de cela. En 2000, nous avions 20 % de nos stocks gérés durablement. Aujourd’hui, cette proportion atteint 60 %. Il faut s’en féliciter car c’est ainsi qu’on s’oriente vers des volumes pérennes.

Pensez-vous qu’avec cette contrainte du durable, les produits de la mer resteront largement accessibles au grand public ?
Il nous faut mieux comprendre ce que souhaitent les consommateurs et donc mieux répondre à leurs besoins. Cela passe par la découverte de toutes les espèces que j’ai pu voir à Rungis. La diversité de la pêche française reste mal connue. Il y en a pour tous les goûts et pour tous les prix ! C’est cela qu’il faut mettre en avant.
La politique européenne est largement accompagnée par des crédits comme le FEAMPA (Fonds européen pour les affaires maritimes et la pêche et l’aquaculture) qui viennent aider la filière pour qu’elle se structure, se modernise, qu’elle réponde à cette nouvelle volonté de gestion de la ressource tout en restant accessible par tous.
J’entends souvent dire que le poisson coûte cher. Ce n’est pas toujours vrai. Il est parfois bon de rappeler qu’il y a davantage de poissons dans l’eau aujourd’hui qu’hier. Nous sommes en train de garantir la pêche, mais aussi l’accès à des produits frais pour les Français à des coûts raisonnables.

Durant votre visite, pourtant certains grossistes se sont plaints des prix élevés dans les criées, regrettant au passage que trop de bateaux restent à quai. Partagez-vous ce sentiment ?
Nous avons la concomitance des conséquences de la crise de la Covid et de l’explosion des coûts des carburants. En matière de transition énergétique, les pêcheurs n’ont pas toujours eu d’accompagnement. Une pêche plus durable, ce sont aussi des outils plus durables, c’est-à-dire des navires qui vont fonctionner avec autre chose que des hydrocarbures.
Les pêcheurs ont dû affronter la fermeture des restaurants qui constituaient un de leurs débouchés importants. L’entrée en vigueur du Brexit a aussi compliqué la situation. C’est pour cette raison que le Gouvernement a mis en place les « arrêts temporaires » pour faire en sorte que les bateaux ne sortent pas tous en même temps, avec une compensation pour ceux qui ne sortent pas. Aussi, il ne faut pas accuser les chalutiers de rester à quai. C’est le moyen que nous avons trouvé pour permettre à la filière de fonctionner durant la période Covid.
La filière doit s’adapter et se transformer et pour cela, nous devons l’accompagner pour l’orienter vers une pêche plus durable, plus sécuritaire, avec de nouveaux navires. À ce titre, il nous faut mettre en place une organisation interprofessionnelle. Du pêcheur au mareyeur, en passant par Rungis et les grandes et moyennes surfaces, une concertation plus large doit s’installer. Les acteurs doivent mieux fonctionner ensemble à l’exemple de ce qui se fait déjà dans le secteur agricole.

Depuis 1991, il n’y avait plus au Gouvernement de ministre de plein droit exclusivement dédié à la mer. Que signifie selon vous cette importance donnée par le Gouvernement à ce secteur ?
Le président de la République avait déjà pris position en ce sens dès la fin 2019 en annonçant vouloir faire de la France un leader capable de montrer au monde la voie bleue du progrès.
Le XXIe siècle sera maritime. La création du ministère de la Mer vient confirmer cette ambition de doter notre pays d’une vraie stratégie maritime ; c’est ce qui m’a été donné comme mission.
En France aujourd’hui, ce sont 400 000 emplois qui sont générés par l’économie maritime. C’est un secteur qui a vocation à se développer dans l’économie française. C’est l’objectif des mesures que j’ai lancées et qui devraient voir leur conclusion avant la fin de cette année.

Dès l’annonce du deal, vous êtes allée à la rencontre des pêcheurs dans de nombreux ports français. Êtes-vous parvenue à les rassurer ?
Je redoutais surtout un no deal (sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne sans accord) qui aurait fermé l’accès aux eaux britanniques et créé des reports de pêche dans les eaux françaises, provoquant ainsi des concentrations de navires européens sur ces zones. Au début décembre, nous étions très proches de cette éventualité.
Cet accord qui provient d’une négociation serrée constitue malgré tout un soulagement pour la filière pêche. Sa mise en œuvre est tout aussi importante que sa négociation. Il présente certaines complexités. Mon travail est loin d’être terminé. Il faut trouver le moyen de préserver les intérêts des pêcheurs français au niveau européen dans le cadre de cet accord et éviter qu’ à l’occasion de la mise en œuvre de la clause de rendez vous prévue par l’accord dans cinq ans nous nous retrouvions en mauvaise position.

La fin du traité de la baie de Granville fait partie des dossiers brûlants que vous devrez traiter dans les prochains mois. Êtes-vous optimiste sur le dénouement de la question des îles Anglo-Normandes ?
Nous souhaitions que le traité de la baie de Granville soit reconnu par l’accord. Cela n’est pas le cas, nous le regrettons. Pour l’avenir, je suis volontaire et optimiste mais je ne suis pas naïve. La mise en œuvre de l’accord de coopération et de commerce se fait difficilement et nous travaillons sans relâche avec la Commission européenne pour que les pêcheurs puissent obtenir leurs licences rapidement. Mais nous voyons bien que cela prend du temps, notamment en ce qui concerne les licences définitives. Les contraintes ajoutées par les autorités de Jersey sur les licences n’étaient pas acceptables dans le cadre de l’accord. Si Jersey a la liberté de proposer de nouvelles règles de pêche, elles doivent être discutées avec l’Union européenne.
Je souhaite qu’on se mette d’accord collectivement et c’est pour cela qu’il faut mettre en œuvre les dispositions de l’accord qui permettent de remettre en place de la gouvernance locale et du dialogue. Cela permettrait aux professionnels de part et d’autre et aux autorités locales d’échanger sur des codes et des règles communes.

Vous apparaissez très pugnace dans vos discussions avec les Britanniques, allant même jusqu’à menacer de couper l’électricité de Jersey. Mais ne craignez-vous pas que l’Union européenne soit moins déterminée ?
J’ai démontré aux pécheurs que je suis une battante et que je suis volontaire. C’est dans ma nature. Je ne lâche jamais rien et je tiens mes engagements. Nous avons pu constater que le Royaume-Uni est un partenaire difficile dans tous les domaines de l’accord de commerce et de coopération. Il faut continuer de faire preuve de vigilance et de pugnacité dans tous les domaines.
C’est ce que je fais et je reste en lien étroit avec l’ensemble de la filière et le commissaire européen qui négocie le volet pêche avec le Royaume-Uni. La protection des pêcheurs est une priorité de l’Union européenne. Les garanties négociées dans l’accord en termes d’accès et de quotas représentaient une priorité pour huit pays européens qui ont pesé dans la négociation, mais il faut rappeler que le mandat de négociation donné à M. Barnier était soutenu par les 27 États membres. La pêche était une priorité de toute l’Union européenne et elle reste une priorité dans la phase actuelle de la mise en œuvre.
Dans cet accord, il existe des leviers et des mesures de rétorsions qui peuvent être applicables dans le domaine de la pêche ou dans d’autres domaines. Si le Royaume-Uni ne joue pas le jeu avec l’UE et notamment son plus proche voisin, la France, la Commission européenne pourra activer cet ensemble de garanties dont nous disposons dans l’accord : augmentation des droits de douane, restriction d’accès à des produits du Royaume-Uni, etc.

Ne craignez-vous pas que dans cinq ans, le Royaume-Uni réclame un monopole encore plus large de son espace maritime ? La France et l’UE auront-elles les moyens de contenir les ambitions britanniques ?
Nous avons eu des discussions récemment entre les ministres de plusieurs pays de l’UE et Virginijus Sinkevičius, le commissaire européen à l’Environnement, aux Océans et à la Pêche. Nous avons pu constater que l’unité des États membres est toujours aussi forte sur cette question de la pêche. Nous préparons cette échéance qui aura lieu dans cinq ans.
Une fois que nous aurons surmonté les questions de mise en œuvre, il faudra réapprendre à travailler ensemble. Je crois à la possibilité de remettre en place un bon voisinage avec le Royaume Uni.

Vous êtes fille de pêcheur et venez de Saint-Pierre-et-Miquelon, archipel dont l’économie de la pêche florissante a été dégradée dans les années 1990 par une restriction de ses eaux territoriales au profit du Canada. Que vous inspire un parallèle avec la situation actuelle ?
Cela m’a sans doute mieux préparée à vivre ce que je pilote aujourd’hui. En bref, je viens d’un territoire qui a connu la surpêche et j’en connais les conséquences désastreuses pour les économies locales. N’oublions pas qu’un emploi en mer, ce sont trois emplois à terre.
Il est donc indispensable d’organiser la gestion durable des ressources. Dans nos discussions avec le Royaume-Uni, nous avons le même objectif : éviter la surpêche. Il faut fonder nos décisions sur des avis scientifiques qui seront réalisés par des instances indépendantes. La confiance doit renaître afin que nous puissions définir ces mesures ensemble.

Vous préparez un plan d’aides de 100 M€ qui prévoit la sortie de certains bateaux de pêche. N’est pas là le déclin annoncé de la pêche française ?
Pas du tout, au contraire, la France est l’un des premiers États européens à avoir obtenu un plan de soutien validé par la Commission européenne. Avec les professionnels et la Direction des pêches maritimes et de l’aquaculture (DPMA), nous avons travaillé durant des mois et nous étions prêts à la fin décembre pour proposer un premier plan qui a été affiné avec le temps, puis validé par la Commission.
Il y aura sans doute des sorties de flotte. Il y aura des pêches qu’on pratiquera de moins en moins. Mais cette réussite collective pour préparer l’avenir est à saluer.
Il faut également anticiper l’arrivée des navires du futur. Ils seront plus grands, tiendront mieux compte des conditions de sécurité en mer – le métier de marin-pêcheur compte parmi les plus accidentogènes en France ! Ils devront intégrer de nouveaux modèles de propulsion émettant moins de CO2. Il faut aider la filière à passer ce mauvais cap et repartir avec des reins plus solides. Cela fait partie du travail qu’il me reste à mener.

Propos recueillis par Jean-Michel Déhais