Une agriculture entre crises et espoirsUne agriculture entre crises et espoirs

Une agriculture entre crises et espoirs

Dès le début du confinement, l’agriculture française a, comme toute la chaîne alimentaire, été élevée au rang de priorité nationale. Une satisfaction pour les agriculteurs français qui ont vu leurs missions officiellement reconnues. Mais de nombreuses filières ont aussi été impactées par les conséquences de la crise sanitaire.

Dès le 12 mars, soit avant l’annonce du confinement, Emmanuel Macron évoque l’enjeu alimentaire. « Déléguer notre alimentation […] au fond est une folie », déclare le président de la République. Et de poursuivre : « Nous devons en reprendre le contrôle. » Le 13 avril, Emmanuel Macron a tenu à rendre hommage aux agriculteurs, puis il est revenu sur le rôle stratégique de l’agriculture : « Il nous reviendra aussi dans les prochaines semaines de préparer l’après. Il nous faudra bâtir une indépendance agricole, sanitaire, industrielle et technologique française et plus d’autonomie pour notre Europe », a-t-il déclaré. Ces propos ont été bien reçus et appréciés par les agriculteurs français. Dès le début du confinement, l’agriculture est classée comme activité nécessaire à la vie de la Nation et n’est pas concernée par les restrictions. Le ministre de l’Agriculture, Didier Guillaume, publie une lettre à tous les agriculteurs de France. « Vous, agriculteurs, êtes le maillon essentiel, le premier maillon de la chaîne alimentaire, écrit-il. Nous comptons sur vous. Ne lâchez rien, continuez vos activités essentielles, indispensables. Vous participez pleinement à l’effort de la communauté nationale. » « Grâce à l’agriculture française, grâce à votre travail, votre savoir-faire et votre sens des responsabilités, nous sommes en mesure d’assurer aux Français qu’ils pourront se nourrir sainement et sans privation, aujourd’hui et demain. Cela est essentiel et nous vous le devons », conclut-il avant d’adresser à tous les agriculteurs, agricultrices et salariés agricoles ses « plus sincères remerciements ». Les agriculteurs voient leur cahier des charges clairement établi : il faut nourrir les Français, et leurs places et missions sont confortées. Mais les premières difficultés ne tardent pas à survenir. Le premier souci est le manque de main-d’œuvre. La fermeture des frontières de l’Union européenne et les restrictions de circulation privent le secteur, et notamment les productions de fruits et de légumes, d’un apport précieux de saisonniers. « Nous aurons besoin de 200 000 saisonniers dans les trois mois  », affirme alors Christiane Lambert, présidente de la FNSEA, le principal syndicat agricole. Un site internet « desbraspourtonassiette » est créé pour mettre en relation les agriculteurs et ceux qui peuvent venir donner un coup de main dans les exploitations. Le Gouvernement soutient cette initiative et accorde la possibilité de cumuler le chômage partiel et la rémunération issue de cette activité agricole.

Autre difficulté, la fermeture des marchés et des halles. Très vite, les professionnels de ces marchés, les agriculteurs, la fédération des marchés de gros, les interprofessions, notamment, se mobilisent. Et très rapidement la Fédération nationale des Marchés de France peut diffuser un « Guide des bonnes pratiques dans la lutte contre la propagation du Covid-19 pour les marchés alimentaires ouverts ». Ces initiatives ont le soutien de Didier Guillaume. « Les marchés et les halles sont tout aussi importants pour les consommateurs que les magasins, notamment pour la fourniture de produits frais », déclare le ministre de l’Agriculture. « Les marchés strictement alimentaires doivent continuer à se tenir, à condition de respecter un espace plus important entre les étals et d’organiser le respect des distances réglementaires », explique-t-il. De nombreux marchés rouvrent, mais pas suffisamment. À la mi-avril, Interfel, l’interprofession des fruits et légumes frais, déplore que seulement un tiers des marchés ait rouvert.

À ces difficultés à surmonter s’ajoutent de nombreuses crises sectorielles. Première filière touchée, celle des fruits et légumes. L’annonce du confinement se produit au moment du début de la campagne des fraises et des asperges. Dès le 23 mars, ces deux produits sont déclarés en situation de crise conjoncturelle. Ils en sortiront au début avril. Le secteur de l’horticulture est quant à lui totalement paralysé par l’arrêt brutal des commerces de fleurs et plantes.

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La production laitière a également connu des difficultés. La fermeture de la plupart des circuits de restauration a conduit la filière, réunie au sein de son interprofession le Cniel, à organiser une baisse de la production de 5 % (soit 65 millions de litres au niveau national). Les fromages sous AOP ou IGP ont été particulièrement impactés. Entre la fermeture de la plupart des circuits de restauration, la baisse importante du nombre de marchés, et l’arrêt massif des rayons à la coupe dans la grande distribution, « les commandes ont baissé en moyenne pour l’ensemble des AOP et IGP laitières de 60 % », constate le Conseil national des appellations d’origine laitière (Cnaol), d’après le bilan à la mi-avril. Sur la période 15 mars-30 avril, les pertes pour ce secteur s’élèveraient à près de 160 millions d’euros. Dans l’élevage, les éleveurs d’ovins ont souffert d’une moindre consommation d’agneau pour Pâques. Le lapin, les volailles ont aussi été perturbés. En viande bovine, si la consommation a été plutôt soutenue, les prix payés aux producteurs n’ont pas toujours suivi. Pour la viticulture, c’est la difficulté de vendre, notamment pour des raisons logistiques, qui pose problème (ainsi que la fermeture de la restauration, bien entendu). Les grandes cultures paraissent moins touchées, les exportations de blé atteignant même des sommets au début avril. Toutes les filières ou presque attendent des mesures de soutien de la part de l’État et de l’Union européenne. La réactivation du financement du stockage est l’une des mesures les plus demandées.

Mais malgré ce cumul de difficultés, les agriculteurs français n’ont pas baissé les bras, soutenus la plupart du temps par les filières et les consommateurs. Partout, de nombreuses initiatives sont apparues : drive fermier, achats à la ferme, marchés de producteur, e-commerce, etc. Les collectivités locales se sont également mobilisées publiant ici une carte de producteurs pour favoriser les circuits courts (comme en  Normandie, par exemple) ou soutenant la fabrication et la livraison de colis (produits en Anjou ou Colis Peyi en Guadeloupe).

Cette crise sans précédent semble, paradoxalement, redonner espoir à bon nombre d’agriculteurs. Espoir d’une meilleure considération, espoir d’une place retrouvée dans la société. Le monde d’après nous dira si ces espoirs sont fondés.

Olivier Masbou

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La solidarité au rendez-vous

Pendant le premier mois de confinement (cet article est rédigé autour du 20 avril), les agriculteurs français ont su également faire preuve de générosité. Dons de produits comme des fraises aux personnels hospitaliers d’Alsace par l’association nationale des producteurs, ou des pommes aux soignants en Dordogne par la coopérative Meylin. Les filières viti-vinicole et éthanol se sont organisées pour donner de l’alcool, afin d’aider à la fabrication de gel hydroalcoolique. D’autres agriculteurs ou entreprises ont puisé dans leurs stocks de vêtements de protection (masques, charlottes, blouses, etc.). Dans toute la France, les initiatives sont multiples. Quant à Solaal, l’organisation qui facilite le don des agriculteurs en faveur de l’aide humanitaire, elle a vu les dons de produits se multiplier.