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Un capital humain à faire grandir

Alors que le chômage menace de progresser dans les mois qui viennent, la situation de l’emploi à Rungis reste positive. Malgré des conditions de travail parfois difficiles, les employeurs ont des atouts à faire valoir.

Dossier réalisé par Bruno Carlhian

 

Avec ses 1 200 sociétés et ses 12 300 salariés, le Marché de Rungis est un véritable poumon de l’emploi du sud parisien. Son réseau d’entreprises constitue en effet le deuxième employeur du Val-de-Marne derrière l’aéroport d’Orly. Un bassin en outre dynamique, nombre d’entreprises du Marché ayant grandi en chiffre d’affaires, mais aussi en nombre de collaborateurs ces dernières années. Conséquence de ces besoins élevés en main-d’œuvre, tous les acteurs de l’emploi sont présents sur le marché : cabinets de recrutement spécialisés, agences d’intérim, associations d’aide à l’insertion, etc. « L’une des principales caractéristiques de l’emploi sur le Marché de Rungis, c’est que les employeurs y sont pratiquement tous des PME », affirme Stéphane Vulfranc, directeur du Groupement Rungis employeurs (GRE). « À l’exception de quelques dizaines d’entreprises de plus de 50 salariés et d’une poignée de plus de 300, l’immense majorité sont des entreprises comprises entre 5 et 50 salariés. Elles disposent très rarement de services de ressources humaines et se retrouvent parfois peu armées en matière de recrutement. »

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Rungis, marchÈ international, secteur produits carnÈs, pavillon d la triperie

L’emploi sur le Marché de Rungis se caractérise également par l’aspect spécifique des postes et profils demandés. C’est d’ailleurs de la spécificité des métiers exercés sur le Marché ainsi que des besoins particuliers de recrutement qu’est né le projet Rungis Académie, un pôle de formation aux métiers de bouche ainsi qu’une gamme élargie de formations aux métiers de l’agroalimentaire. « Si l’on retire les différentes activités de service qui gravitent autour du Marché, on peut estimer qu’il existe un petit millier d’entreprises exerçant peu ou prou toutes le même métier de commerce de gros alimentaire en produits frais et employant 8 500 salariés », estime Stéphane Vulfranc. En outre, « la cartographie des métiers est très similaire d’une entreprise à l’autre : préparateurs de commandes, chauffeurs, vendeurs, caissiers, etc. ». Des entités avec les mêmes profils et les mêmes besoins, et donc susceptibles de s’organiser ensemble. « C’est cette communauté d’intérêts de la part des entreprises du Marché qui a conduit les acteurs économiques à constituer le Groupement Rungis employeurs, un organisme à but non lucratif prestataire de services en ressources humaines, explique Stéphane Vulfranc. L’une de nos particularités par rapport à d’autres acteurs, c’est d’être des partenaires des entreprises et non pas des clients ; nos relations s’inscrivent avec elles dans la durée.  Notre vision fine des besoins et les connaissances que nous avons accumulées nous mettent en capacité de répondre à des demandes particulières auxquelles d’autres opérateurs auraient du mal à satisfaire. »

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Association d’entreprises solidaires entre elles, Rungis employeurs « mobilise et salarie la main- d’œuvre qu’elle met à disposition de ses adhérents en temps plein ou partagé », précise Émeline Gommer, responsable des ressources humaines. « Concrètement, nous embauchons des salariés en CDI, charge à nous de les placer dans les entreprises. Cela peut être pour répondre à des besoins en temps partiel ou saisonnier, par exemple pour renforcer les entreprises du traiteur ou de la marée au moment des fêtes ou assurer les remplacements de congé maternité. Dans ce cas, le groupement d’employeurs gère le “maillage” du salarié pour lui offrir un temps plein », ajoute-t-elle. L’association assure beaucoup de « prérecrutements ». « Dans ce cas, nous avons en charge de porter le salarié pendant la période d’essai et ainsi de sécuriser l’employeur, justifie Émeline Gommer. Cela rassure les entreprises et les encourage à prendre un peu plus de risques. » Bon nombre de salariés (environ la moitié) « basculent » dans l’entreprise dans laquelle ils ont été placés, l’adhérent souhaitant s’adjoindre directement ses services. « C’est du turn-over positif ! », sourit Émeline Gommer.

 

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Rungis, marchÈ international, la tour, banques

Les horaires pas forcément un obstacle

Par leur position stratégique, les responsables du groupement d’employeurs connaissent bien les grands enjeux de l’emploi sur lesquels ils n’hésitent pas à sensibiliser les employeurs. « L’une des caractéristiques de l’emploi à Rungis, c’est l’abondance d’une main-d’œuvre peu qualifiée sur des métiers de manutention notamment, commente Stéphane Vulfranc. Le turn-over y est élevé, soit parce que les gens partent, soit parce qu’ils évoluent dans l’entreprise. Le recrutement y est d’autant plus délicat à effectuer que les candidatures sont très nombreuses, surtout en ce moment, et qu’elles sont difficiles à évaluer sur CV. Il faut rencontrer beaucoup de candidats, ce qui prend du temps. Il faut souvent miser sur la capacité d’adaptation des candidats, car c’est une qualité indispensable dans ces métiers sur le MIN ! »

Les dernières années ont cependant vu émerger de nouveaux métiers sur le Marché. « La croissance de certaines entreprises et la digitalisation du commerce ont fait apparaître de nouveaux besoins sur le marché : administration des ventes, commercial export, marketing communication, développeur web, etc. », détaille Stéphane Vulfranc.

Le Groupement d’employeurs a ainsi accompagné certaines entreprises dans leur mutation en les aidant à y créer tous les postes clés. « J’ai en tête l’exemple d’une entreprise passée en quelques années de 8 à 32 personnes et qui a dû acquérir très vite de nouvelles compétences pour soutenir sa croissance », témoigne Émeline Gommer.

À l’inverse, la tension est forte entre l’offre et la demande dans certaines catégories de métiers. « C’est le cas des métiers de la boucherie (désosseurs, découpeurs, piéceurs) dont les besoins se sont accrus, ces dernières années, avec le développement d’ateliers de préparation travaillant pour la restauration. Malheureusement, on n’en forme pas suffisamment en France », déplore Stéphane Vulfranc. Les grossistes de Rungis sont aussi régulièrement à la recherche de commerciaux. « C’est un problème assez général en France, mais qui est particulièrement aigu à Rungis où la fonction est très spécifique. On ne vend pas des tomates comme des photocopieurs ! Or les commerciaux “agro” sont convoités par les grands groupes qui peuvent leur offrir des conditions très avantageuses. » Le Marché de Rungis souffrirait-il d’un manque d’attractivité ? « Il reste un décalage entre l’image du Marché de Rungis, qui est excellente à l’extérieur, et la réalité des métiers qui est parfois dure, reconnaît Stéphane Vulfranc. L’une des caractéristiques du Marché de Rungis, c’est d’être un monde qui vit un peu à part, ce qui n’est pas sans conséquence non plus en matière d’horaires et de salaires. Les employeurs y manquent parfois de référence sur ce qui se pratique ailleurs. »

 

L’ascenseur social n’est pas en panne

Pourtant, le Marché de Rungis ne manque pas d’atouts pour attirer les bons profils. « Les dirigeants croient souvent que les horaires matinaux sont un repoussoir pour les salariés, estime Émeline Gommer. Si l’on exclut le travail de nuit proprement dit, ce n’est pourtant pas forcément un obstacle. Beaucoup plus de gens qu’on ne le pense sont prêts à accepter l’idée de démarrer à 4 ou 5 heures pour pouvoir être rentré chez soi à 14 heures et avoir une vie après le travail. Un certain nombre de salariés qui sont arrivés ici par hasard ne voudraient pour rien au monde revenir à des horaires normaux ! » L’ambiance conviviale et « sans filtre » du Marché « plaît aussi volontiers à des salariés que rebutent certains aspects aseptisés de l’entreprise d’aujourd’hui », constate Stéphane Vulfranc. « Il ne faut pas oublier que le bassin d’emploi de Rungis, le 94 et le 91, est une région historiquement populaire, avec une culture de la petite entreprise et des rapports humains directs, rappelle-t-il. Les employeurs de Rungis se tournent d’ailleurs volontiers vers les jeunes ayant fait les marchés ou passé par la grande distribution, qui ont l’habitude du produit, du contact, et de la polyvalence. » Pour améliorer leur attractivité, les entreprises ont tout intérêt à conserver les aspects positifs de ces rapports humains et d’en effacer la rugosité. Enfin, la promesse d’« ascenseur social » que perpétue Rungis est un argument qui fait aussi mouche auprès des candidats. « C’est vrai que c’est un argument qui revient souvent dans les entretiens, admet Émeline Gommer. Beaucoup d’employés arrivés ici comme préparateurs de commande sont devenus des vendeurs carreau ou des responsables logistiques. Certains même sont devenus patrons ! » Les métiers de logistique et de vente sont moins attachés au diplôme qu’au travail et à l’envie d’apprendre, estime la responsable RH. « Il sera beaucoup plus difficile à un employé d’évoluer de la même manière dans des groupes avec des grilles internes, etc. Cette ouverture
d’esprit est incontestablement un atout pour l’emploi sur le Marché.

 

Le CBE 94 aide à l’accès à l’emploi

Le Comité de bassin d’emploi Sud Val-de-Marnais a vocation à favoriser l’accès à l’emploi et le maintien dans l’emploi en suscitant et en soutenant les initiatives locales. L’association, qui réunit les communes de Chevilly-Larue, Fresnes, L’Haÿ-les-Roses, Rungis, Thiais, Villejuif, la zone aéroportuaire Paris-Orly ainsi que des chefs d’entreprises, des syndicats patronaux et salariés et des représentants du secteur associatif et de l’économie sociale, compte le Marché de Rungis parmi ses principaux soutiens. « La Semmaris nous met à disposition des locaux dans lesquels nous avons créé un espace de coworking pour demandeurs d’emploi qui est aussi un lieu de sociabilité », explique le directeur du CBE 94 Daniel Pigeon-Angeli. L’association accompagne plusieurs centaines de demandeurs d’emploi chaque année, avec l’aide de bénévoles, par le biais de journées de découverte des métiers (comme ici à Rungis), des « jobs trucks » qui circulent dans les quartiers, une fois par semaine, des parcours métiers du parrainage, etc. « Nous menons également des actions de sensibilisation des entreprises sur l’emploi des personnes de plus de 45 ans, avec une politique de labellisation. » Des entreprises de Rungis comme Bonabio et Marine Quality sont engagées dans cette démarche qui a vocation à être portée au niveau national. En 2019, le CBE Sud 94 a signé une première convention de partenariat relais avec les Rabelaisiennes de Rungis, devenue un partenaire privilégié pour communiquer sur l’utilité du Label Emploi 45 + et le promouvoir auprès de ses partenaires et de son réseau.

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Les métiers clés du Marché :

 

Commis vendeur

Vendeur

Assistante commerciale

Commercial

Caissière-facturière

Comptable

Aide-Comptable

Chauffeur-livreur

Préparateur de commandes

Cariste

Boucher

Responsable Qualité

Interview

« 2 000 collaborateurs de nos restaurants seront formés à Rungis cette année. »

Christophe Macedo, directeur de la restauration de Louvre Hotels (Campanile, Kyriad, Royal Tulip, etc.)

Le chef de projet de Chaud Devant !, l’université culinaire interne du groupe qui a ouvert ses portes au cœur de l’hôtel Campanile en juin dernier, précise ses ambitions à Rungis Actualités.

 

Un capital humain à faire grandir 5Comment est né le projet Chaud Devant ?

Christophe Macedo : J’y pense depuis que j’ai pris la direction de la restauration du groupe en 2012. Nous disposions d’une université d’entreprise, mais elle était virtuelle puisque nous n’avions pas nos propres locaux et que nous faisions appel à des partenaires. L’idée d’installer notre école de formation à Rungis nous est naturellement venue à l’esprit lorsque nous avons répondu à l’appel d’offres de la Semmaris pour édifier le premier hôtel de Rungis, qui a abouti à l’ouverture du Campanile il y a un an. Selon moi, Rungis était une situation idéale pour passer le savoir à nos collaborateurs sur la saisonnalité, les produits et la gastronomie. Le projet a très vite séduit Pierre-Frédéric Roulot, le président du groupe, qui, comme moi apprécie beaucoup le Marché de Rungis et s’intéresse de près à l’activité de restauration. Une équipe à trois s’est constituée pour mener le projet associant Michaël Fernandez, le directeur de l’hôtel, Aymeric Lecoq, notre responsable de la formation et des enseignements et moi-même.

 

Quelles sont vos ambitions ?

L’objectif est d’accueillir en formation 2 000 collaborateurs de la restauration dès cette année. Cela représente trois à quatre collaborateurs de chaque restaurant du groupe en France, qui est la cible dans un premier temps. Une quarantaine de formations dans tous les métiers (cuisine, salle, bar, œnologie, etc.) ont été pensées par les équipes Ressources humaines et Restauration du groupe. Elles sont assurées par nos propres formateurs et chefs des restaurants du groupe. Nous sommes également équipés pour faire du e-learning, avec des cuisines équipées de grands écrans et de caméras. À terme, l’objectif est que tout nouveau collaborateur se voit proposer un parcours d’intégration avec une formation de base.

 

Comment s’insère votre Université dans l’écosystème du Marché ?

Nous souhaitons en être partie prenante et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous avons tout de suite adhéré à Rungis Académie dont nous sommes membres actifs. Outre la formation interne, l’université propose l’accès à ses espaces pour réaliser des ateliers thématiques ou des cours de cuisine, ainsi que la privatisation de deux salles de séminaires. En septembre dernier, nous avons également accueilli dans nos locaux la finale du Rungis Primeur Challenge, le concours de primeurs. Enfin, nous avons signé une convention avec les Compagnons du Devoir, autre membre de la Rungis Académie. Depuis juin, nous avons mis nos locaux à leur disposition deux jours par semaine pour dispenser leurs propres formations.
À terme, j’aimerais pouvoir proposer aux étudiants et avec la participation des professionnels, un véritable parcours du produit, de la terre au consommateur. Nous allons être aidés pour cela par le potager que nous sommes en train de créer à proximité de l’hôtel. L’apprentissage du respect de la nature et des produits fait partie de notre responsabilité environnementale.  »