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Les chauffeurs sortent de l’ombre

L’épidémie a fait ressortir le rôle essentiel des transporteurs et logisticiens dans l’approvisionnement alimentaire. Et tout particulièrement celui d’une profession en manque de considération : les chauffeurs.

Il y a les entreprises qui s’interrogent sur leur raison d’être. Et celles pour qui elle tombe sous le sens. Les transporteurs et logisticiens de l’alimentaire font partie de la dernière catégorie. « La crise a fait ressurgir de manière claire notre rôle clé pour nourrir les populations », résume Stanislas Lemor, le P-DG de Stef, dans un message adressé au personnel. « Nous pouvons être fiers de toutes celles et tous ceux qui sont en première ligne, chauffeurs, exploitants, directeurs de filiales, équipes commerciales et de ceux qui se sont mobilisés à distance », développe le patron du leader européen de la supplychain alimentaire au lendemain du déconfinement.
Les chauffeurs sortent de l’ombre 1Face aux nouveaux défis soulevés par l’épidémie, les entreprises de transport et de logistique spécialisées dans le froid « ont su s’adapter aux nouvelles conditions de vie et de travail des consommateurs », a également tenu à souligner Jean-Eudes Tesson, le président de l’association La Chaîne logistique du froid (lire également l’interview ci-contre). « Nos conducteurs, nos agents de quai, sans oublier les techniciens chargés de l’entretien et de la maintenance de nos matériels et l’ensemble de nos équipes ont répondu présents et restent mobilisés », poursuit-il.
Les enquêtes réalisées ces dernières semaines par la Fédération nationale du transport routier (FNTR) concernant l’impact économique de la crise montrent que le secteur alimentaire, s’il a été affecté moins gravement que d’autres secteurs du transport, a également subi de fortes perturbations. Dans un sondage réalisé auprès de ses adhérents après la levée du confinement (du 13 au 19 mai), 3 % seulement des entreprises spécialisées dans l’alimentaire et les aliments pour animaux déclaraient être en arrêt total (contre 28 % par exemple, pour celles du secteur automobile). Mais 26 % d’entre elles indiquaient être « en arrêt partiel », essentiellement en raison de l’arrêt prolongé de l’activité de la restauration commerciale et des débits de boissons.

Des gestes de solidarité

Outre la baisse d’activité, la majorité des entreprises de transport font état d’une dégradation de leur situation pour trois raisons principales : une hausse significative des kilomètres à vide, une augmentation des coûts directs et indirects liée aux mesures sanitaires et enfin une surcapacité en matière d’offre occasionnant une baisse des prix de transport. Pour le seul cas des équipements de protection, les chefs d’entreprises interrogés estiment, par exemple, qu’ils ont généré une augmentation du poste de charges de 7,4 %.
Si la prise en charge des surcoûts liés à la crise a créé dans les premiers jours du confinement des tensions avec les chargeurs, une grande vague de solidarité s’est fait rapidement jour à l’égard des transporteurs, et notamment de leurs représentants de première ligne, les chauffeurs. Parmi les innombrables exemples de ces dernières semaines, relevons celui de Lidl France, qui, reconnaissant à l’égard de ses sous-traitants, a remis des bons d’achat de 200 € à l’ensemble des chauffeurs de ses partenaires transport, soit plus de 1 200 personnes concernées.Les chauffeurs sortent de l’ombre
Les agriculteurs aussi ont témoigné leur soutien. Les 4, 5 et 6 mai, la FNSEA, premier syndicat agricole français, et Vinci Autoroute ont distribué des paniers repas de produits locaux aux transporteurs au péage de Saint-Arnoult-en-Yvelines, à Toulouse ou encore à Angers. La présidente de la FNSEA, Christiane Lambert, a elle-même pris part à l’opération « pour manifester sa solidarité envers les transporteurs routiers et leurs personnels qui assurent l’approvisionnement quotidien des Français en produits agricoles et alimentaires ».
Consciente de cet élan de sympathie, la FNTR a lancé le 6 mai dernier une campagne multicanal (radio et web notamment) sur le thème « Si vous l’avez, c’est qu’un camion vous l’a apporté. » Une initiative présentée comme la première phase d’un plan de communication structuré qui sera entrepris jusqu’à l’été. Pour les transporteurs, il s’agit en effet de faire valoir l’attractivité d’un métier, celui de conducteur, aujourd’hui peu valorisé et en tension chronique, tous secteurs confondus. Peut-être la crise aura-t-elle la vertu de faire revenir des jeunes à ce métier ?

Bruno Carlhian

 

INTERVIEW

Selon Valérie Lasserre, déléguée générale de La Chaîne logistique du froid, la crise a fait apparaître le rôle stratégique des entreprises du secteur au sein de la filière alimentaire, mais aussi le professionnalisme et l’implication des personnels.

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« Le regard sur nos métiers a changé. »

Quelles ont été les conséquences des trois mois que nous venons de vivre sur les entreprises de la chaîne logistique du froid ?

Elles ont été diverses suivant les activités et les régions. Les spécialistes de la restauration collective ou commerciale, qu’ils soient logisticiens, transporteurs ou loueurs, ont subi de plein fouet la fermeture des cantines et des restaurants avec, parfois, l’arrêt pur et simple de l’activité. Les entreprises opérant dans les produits de la mer ont été également très affectées par le très fort ralentissement du commerce, de l’ordre de 60 à 70 % au plus fort de la crise. Certaines sociétés présentes sur plusieurs marchés sont parvenues à transférer l’activité d’un débouché ou d’une région à l’autre, mais toutes n’ont pas pu, pour des raisons techniques ou géographiques. À l’inverse, les prestataires de la grande distribution ont dû faire face à un surcroît d’activité tout en mettant en œuvre, au même titre que les autres, des mesures sanitaires strictes et contraignantes, y compris financièrement avec les achats de masques, de gels, le temps consacré aux opérations de désinfection, etc. En dépit de ces conditions exceptionnelles, on n’a relevé aucune rupture de la chaîne.

La mise en œuvre des mesures de précaution sanitaire a-t-elle été complexe ?

Le respect de règles sanitaires strictes fait partie de la culture de nos entreprises, également présentes dans le transport des produits de santé. Les personnels ont appliqué les mesures barrières de la même manière qu’ils respectent l’hygiène des véhicules ou la préservation des températures. L’un des principaux challenges de la période de confinement a été la sollicitation plus grande des régions où les consommateurs s’étaient déplacés, mais aussi une activité plus étalée sur la semaine et pas seulement les week-ends. Cela a nécessité une adaptation en profondeur des plans de transport.

Comment les collaborateurs des entreprises ont-ils fait face à ces contraintes nouvelles ?

Les équipes d’exploitation (agents de quai, conducteurs, manutentionnaires, etc.) comme celles des fonctions support en télétravail ont toutes répondu présentes. Tout personnel confondu, le taux d’absentéisme (y compris pour cause de gardes d’enfants et arrêts de longue durée) a été inférieur à 20 %.

Est-ce que cette crise peut changer le regard sur vos métiers, et notamment sur celui des chauffeurs ?

Je le crois. La crise a fait apparaître en plein jour les professions qui ont permis à la vie de se poursuivre. Pour que les Français continuent à être approvisionnés, il a fallu qu’un conducteur accepte de venir travailler, de se déplacer loin de chez lui et d’aller à la rencontre d’autres travailleurs du quotidien, même à distance. Il est à espérer que cette crise permette de reconsidérer le transport routier, parfois regardé comme une nuisance, pour le voir comme une activité essentielle aux échanges et de se rendre compte que dans chaque camion, il y a aussi un homme ou une femme.

Des changements dans les pratiques sont-ils à attendre ?

Cette crise a permis d’accélérer des changements déjà engagés dans le secteur. On a ainsi pu voir que la digitalisation des documents de transport, que les entreprises appellent de leurs vœux, pouvait très bien se faire et qu’elle facilitait l’interopérabilité des opérations.

 

Une filière rassemblée, de l’entreposage au transport

Créée en octobre 2016, La Chaîne logistique du froid représente plus de 120 entreprises ou groupes de transport ou d’entreposage frigorifiques, exploitant plus de 15 000 véhicules et 8 millions de m3 de stockage négatif et employant près de 50 000 personnes, mais aussi près de 50 équipementiers et constructeurs. L’association est composée de deux fédérations professionnelles, l’Union syndicale nationale des exploitations frigorifiques (Usnef) et l’Union nationale du transport frigorifique (UNTF) et de Transfrigoroute France (organisme technique dédié au transport sous température dirigée).