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La pêcherie française sur le pied de guerre

Alors que la Grande-Bretagne vient de quitter l’Union européenne, l’accord à venir au sujet de la pêche risque de plomber la filière française, qui dépend fortement de cette zone de pêche hauturière. Pour les Bretons ou les Normands, notamment, la situation est très préoccupante, dans la mesure où la majeure partie des captures est réalisée dans les eaux territoriales britanniques.

La pêcherie française sur le pied de guerreC’est un vent non favorable que l’on sent poindre à l’horizon. Les flottilles de pêche françaises sont particulièrement chahutées. L’origine de cette perturbation ? La possibilité d’accéder aux eaux britanniques, riches en poissons, dans le climat d’incertitude qui s’est imposé le 31 janvier dernier. Les déclarations du Premier ministre britannique, Boris Johnson, n’ont pas contribué à apaiser les esprits. Celui-ci a déclaré que le Royaume-Uni était redevenu un « état côtier indépendant » et que ses eaux « devaient être accessibles en priorité aux bateaux britanniques », quitte à monnayer leur accès grâce à un système de licence. Une option pour laquelle a opté, dès le lendemain du Brexit, l’île de Guernesey : dans la nuit, sans crier gare, les autorités de Guernesey (qui disposent d’une certaine autonomie) ont en effet temporairement suspendu, à compter du 1er février, l’accès des navires de pêche français aux eaux de l’île.
« Nous avons 44 bateaux qui ont été privés d’un accès à la ceinture de Guernesey, c’est-à-dire à la zone qui se trouve au large de Guernesey, dans laquelle ils ont l’habitude d’aller. L’après-midi pour le soir, il a fallu prévenir tout le monde qu’il fallait partir. Cela a été brutal. Dans la méthode, on ne s’attendait pas à rentrer comme cela dans le Brexit », se désole Dimitri Rogoff, président du Comité des pêches de Normandie. Heureusement pour les pêcheurs normands, suite à des échanges entre le Gouvernement français et Guernesey, notamment, le 4 février, l’accès aux eaux a été maintenu jusqu’à la fin de l’année, comme pour les eaux britanniques, le temps qu’un compromis durable soit trouvé entre l’Union européenne (UE) et le Royaume-Uni. Mais les négociations, censées aboutir en juillet, devraient virer au casse-tête. « Cinq mois pour négocier un tel accord, c’est du jamais-vu. Il va falloir discuter en un temps record des règles de pêche sur 100 stocks différents de poissons. Un défi inédit dans l’histoire européenne », a ainsi déclaré l’eurodéputé français Pierre Karleskind, qui vient juste d’hériter de la présidence de la commission de la pêche au Parlement européen.

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Zones de pêche cruciales

En 1964, avant l’adhésion du Royaume-Uni à l’UE en 1973, la Grande-Bretagne a signé avec l’Allemagne, la Belgique, la France, l’Irlande et les Pays-Bas la Convention de Londres sur la pêche. Cette dernière « accorde des droits de pêche dans une zone comprise entre 6 et 12 milles marins au large des côtes des États signataires. C’est à ce titre que les pêcheurs français ont, par exemple, pu accéder aux eaux britanniques et réciproquement. Mais en 2016, le vote en faveur du Brexitet la volonté manifeste du gouvernement britannique de reprendre le contrôle de ses eaux ont soulevé la question du maintien de la Grande-Bretagne dans cet accord ». Le secteur de la pêche est aussi un enjeu majeur pour le Royaume-Uni. Ce territoire dispose en effet d’une importante zone maritime et était, en 2017, le troisième plus gros pêcheur de l’UE (722 691 tonnes capturées), derrière le Danemark (904 450 tonnes), l’Espagne (902 162 tonnes), mais devant la France (529 340). Tout comme les agriculteurs, les pêcheurs britanniques ont ardemment soutenu le Brexit et, comme pour la politique agricole commune (PAC), la politique européenne de la pêche (PCP) réglemente et organise le secteur halieutique depuis 1970 : elle est ainsi conçue pour gérer une ressource commune et donne à l’ensemble de la flotte de pêche européenne une égalité d’accès aux eaux et aux fonds de pêche de l’UE.
Comme le rappelle Bloom, une ONG pourvue d’importants moyens scientifiques en faveur de la préservation des ressources halieutiques, « de la Bretagne à la mer du Nord, les armements français passent une grande partie de leur temps dans les eaux britanniques ». Les pêcheurs français y réalisent en moyenne 30 % de leurs captures. Un taux qui peut grimper à 60 % et même à 90 % pour certains armements. À l’échelon régional, la pêche bretonne provient à 50 % des eaux britanniques ; pour les Hauts-de-France, ce taux monte à 75 %. Parmi les armateurs concernés, on peut notamment citer le groupe Les Mousquetaires, qui possède la Scapêche (l’un des principaux armements de France), et ponctionne jusqu’à 70 % de ses prises annuelles dans les eaux britanniques. « Une bonne partie des 32 000 tonnes déchargées à Boulogne (une centaine de navires et près de 4 000 marins) en 2019 est venue de Grande-Bretagne, située à seulement quelques encablures de notre criée. Nous espérons donc pouvoir continuer d’y travailler, avec le moins de restriction possible », illustre, quant à lui, Benoît Rochet, directeur général délégué du port de Boulogne.
Si les Britanniques sont si prompts à critiquer l’Union européenne et souhaitent en sortir, c’est aussi que la PCP limite leur pêche dans leurs propres eaux territoriales, au profit des concurrents européens. « Pour autant, ce sont les États membres qui répartissent les quotas qui leur sont attribués et la répartition effectuée par le gouvernement britannique est particulièrement défavorable aux petits bateaux de pêche », note le site d’informations spécialisé Touteleurope.eu, qui remarque également que les pêcheurs britanniques eux-mêmes s’aventurent peu chez leurs voisins : de 2011 à 2015, ils n’auraient capturé que 90 000 tonnes de poissons en dehors de leurs eaux, « loin des 760 000 tonnes prélevées par les Européens dans les eaux britanniques ».

Les mareyeurs inquiets

La pêcherie française sur le pied de guerre 3« Le Brexit représentait déjà une crainte pour nos adhérents, a fortiori quand il était question d’un no deal, donc sans accords de retrait. Aujourd’hui, nous sommes dans une phase de négociations, mais nous craignons une double peine, pour les pêcheurs bien sûr, mais aussi pour les mareyeurs, qui sont les premiers acheteurs », s’alarme Peter Samson, secrétaire général de l’Union du mareyage français. La dépendance des mareyeurs français à l’égard de la pêche dans les eaux britanniques s’illustre en un chiffre : 26 000. Il s’agit du tonnage annuel de captures absorbé par les mareyeurs. Pour ces derniers, les considérations douanières et vétérinaires posent également de nombreuses questions. « D’un point de vue logistique, nous fonctionnons aujourd’hui avec un flux très tendu ; nous redoutons donc qu’un ralentissement des flux de marchandises ne se produise avec l’instauration de contrôles vétérinaires stricts ou le retour de lourdeurs douanières », explique Peter Samson. L’Union du mareyage français représente aujourd’hui 490 entreprises (90 % ont moins de 50 salariés), soit 1 200 salariés.
Pour les mareyeurs et armateurs français, les débats se cristallisent également autour de la pêche au cabillaud, espèce dont les stocks ont été particulièrement mis à mal, selon les scientifiques. La ressource y étant jugée insuffisante, l’Union européenne devrait imposer dès le mois de juin une nouvelle technique de pêche. Les bateaux devront être équipés d’un chalut relevé à 1,50 m du fond ; un dispositif qui devrait limiter les prises trop importantes de cabillauds et protéger d’autres espèces, à l’instar de la lotte et de l’églefin. Didier Gascuel, directeur du pôle halieutique de l’Agrocampus de Rennes, estime que le « stock de cabillauds en mer Celtique est réduit au dixième de ce qu’il était initialement. Cela est dû à la surpêche, mais aussi au changement climatique. Les cabillauds en mer Celtique sont condamnés : ils aiment les mers froides. »

D’âpres négociations

La pêcherie française sur le pied de guerre 2Pour sauvegarder ses acquis, l’Europe n’arrive pas sans arguments dans les discussions à venir. Au cours des âpres débats qui se dérouleront jusqu’à juillet, les pays membres de l’UE ont bien l’intention de rappeler que la France, l’Espagne, l’Italie et le Portugal constituent le principal marché de consommation pour les produits de la mer britanniques : seulement 30 % du poisson pêché en Grande-Bretagne finit dans les assiettes de consommateurs grands-bretons. Le Royaume-Uni exportant 70 % de ses captures (à 40 % vers l’Hexagone), les pêcheurs français espèrent encore que leurs voisins négocieront des accords, au risque de leur faire perdre des marchés. La France a d’ores et déjà annoncé « qu’elle réclamera des compensations si ses pêcheurs sont privés de l’accès à certaines eaux à cause de la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne », a déclaré le président de la République, Emmanuel Macron, dans un entretien auprès de plusieurs titres de presse régionaux, le 20 février. Le dossier de la pêche constitue pour Emmanuel Macron l’un des prochains points de crispation à venir dans les négociations entre l’Union européenne et la Grande-Bretagne. « Je veux dire à nos pêcheurs que je me battrai pour eux. Si nous n’obtenons pas les mêmes accès qu’aujourd’hui, nous chercherons des compensations. Je ne laisserai pas nos pêcheurs être touchés par le vote britannique auquel ils ne peuvent rien », a insisté Emmanuel Macron.
La pêche, au regard de son poids économique et des divers intérêts qu’elle représente, a incarné les premières frictions post-Brexit entre Londres et Paris depuis le 1er février. Certains ports français ont déjà commencé à s’organiser. La Bretagne vient ainsi d’injecter trois millions d’euros à Saint-Malo, Roscoff et Brest, afin de les « équiper pour accueillir les services vétérinaires et douaniers nécessaires » dans le cadre du rétablissement d’une frontière commerciale des deux côtes de la Manche. ■

Mickaël Rolland