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La bataille de Rungis

Depuis deux mois, la France traverse une crise sans précédent, aux conséquences économiques considérables. La filière alimentaire dans son ensemble y fait face, des producteurs aux détaillants, en passant par les grossistes. En première ligne, Rungis fait front.

Fromages – Les AOP en souffrance

Depuis plus de deux mois et du jour au lendemain, les consommateurs se sont détournés des AOP et IGP fromagères, tandis que les points de vente ont fermé les uns après les autres. Du saint-nectaire au rocamadour, en passant par le munster, l’ossau iraty, le valençay, le maroilles, les bries de Meaux ou de Melun, la fourme de Montbrison, le neufchâtel ou le reblochon, les commandes ont baissé en moyenne pour l’ensemble des AOP et IGP  laitières de 60 %. Ainsi, la moitié des filières AOP et IGP ont déjà eu recours à des dons alimentaires. « Pourtant, les entreprises ont gardé leur pleine capacité de production et le printemps avec le retour des vaches, chèvres et brebis au pré, marque la période la plus favorable pour la production laitière », note le Conseil national des appellations d’origine laitière. Les AOP, soit 45 fromages, trois beurres et deux crèmes, ainsi que les IGP (neuf fromages et une crème) totalisent, en France, 268 000 tonnes de produits pour un chiffre d’affaires annuel estimé à 2,1 milliards d’euros. Plus de 18 000 producteurs de lait, 1 300 producteurs fermiers et 350 établissements de transformation sont impliqués et vivent de ces filières. En fonction de la typologie de l’entreprise, des circuits de distribution, de sa capacité de stockage, de la durée de vie du fromage ou de la possibilité de réorienter le lait vers d’autres fabrications, la baisse des ventes n’a pas le même impact. Les TPE, PME et fermiers (avec de 70 à 100 % de réduction des ventes suivant les cas) sont particulièrement touchés, ainsi que les opérateurs orientés sur la restauration hors domicile ou encore sur la vente directe en zone touristique. Des arrêts de fabrication et de collectes sont constatés dans 16 filières d’appellation. Au moins une vingtaine de filières AOP témoigne aujourd’hui de destruction de lait ou de fromages lorsqu’ils sont devenus impropres à la consommation. Si certaines AOP accusent le coup, le secteur des produits laitiers serait quant à lui en croissance à Rungis, notamment tiré par les ventes de produits laitiers divers et d’œufs. Il s’agit bien de produits sous signe de qualité qui pâtissent le plus de cette crise sanitaire.

Restauration – Un grand trou d’air  de trois mois

Le 14 mars au soir, tous les cafés restaurants de France ont fermé pour vivre une parenthèse qui devrait durer au moins trois mois, puisqu’un scénario de réouverture progressif et « sous contrôle » le lundi 15 juin, est à l’étude. Selon un sondage de l’Umih, 92,5  % des CHR français étaient fermés entre le 30 mars et le 8 avril. Seule une  activité de food service était tolérée dans les rares hôtels encore ouverts et les restaurants pouvaient continuer à  développer une activité de vente à emporter et de restauration livrée. Mais cette possibilité a peu été utilisée durant le premier mois de confinement, même par les grandes  enseignes de restauration rapide. Toutefois, à l’issue du discours du président Macron, de 12 avril, beaucoup d’opérateurs, comprenant que la fermeture risquait de se prolonger, se sont engouffrés dans la vente à emporter et la livraison. En cas de réouverture effective le 15 juin, le  secteur devrait continuer à fonctionner au ralenti, puisqu’il est peu probable que la clientèle se rue dans les lieux  publics. Par ailleurs, des procédures actuellement en cours de définition limiteront les capacités d’accueil des établissements.

Pêche – Les captures françaises divisées par cinq

Le secteur de la pêche a subi de plein fouet la fermeture des restaurants décrétée pour lutter contre la propagation  du Covid-19. La restauration commerciale à l’arrêt et celle des collectivités bien ralentie, la demande s’est affaissée dans le premier temps de près de moitié. Ensuite, sur les marchés domestiques, les consommateurs confinés se sont orientés vers des denrées plus faciles à stocker, tels les pâtes et les produits surgelés. Les cours se sont largement effondrés. À la fin mars, selon FranceAgriMer, les captures de la flotte de pêche française étaient réduites de moitié. Ainsi, durant la semaine du 23 au 29 mars, 146 navires ont ainsi débarqué 612 tonnes de produits de la mer, contre 2 947 tonnes par 495 navires si l’on observe la moyenne de la même période lors des deux années précédentes. L’arrêt presque total de la pêche hauturière a néanmoins permis à des petits navires côtiers de prendre la mer et de retrouver dans les criées des tarifs plus normaux, même si les quantités débarquées restent faibles. Au début avril, une petite partie de la flotte hauturière, comme celle de quelques bateaux de  la Scapêche, armée par le groupe Intermarché a repris la mer. Grâce aux efforts de la grande distribution, les ventes sont légèrement reparties, mais demeurent aujourd’hui encore à un niveau historiquement bas.

Fleurs et plantes – Une filière à l’arrêt

La bataille de Rungis 9La date du 11 mai, amorce du déconfinement, est attendue avec particulièrement d’impatience par la filière horticole, et en particulier par les fleuristes, fermés pendant presque deux mois. Une situation dramatique pour eux, mais aussi pour  leurs fournisseurs grossistes  et producteurs de Rungis, dont les installations ont également dû fermer. Seuls les magasins vendant aussi des biens de première nécessité (alimentation humaine ou animale y compris les plants potagers) ont pu poursuivre leur activité. D’autres ont tenté de maintenir une activité de livraison et/ou retrait de commande d’arbres, de plantes, de fleurs locales et de saison. « Ces deux mois – entre mi-mars et mi-mai – représentent pour les producteurs et les distributeurs spécialisés plus de 50 % du chiffre d’affaires annuel des entreprises de la filière », s’est alarmé l’interprofession Val’Hor dans un courrier au Premier ministre. Le 16 avril, Didier Guillaume a assuré que le ministère de l’Agriculture travaillait sur un plan de soutien spécifique pour la filière horticole face à la crise découlant du confinement.

Fruits et légumes – Il a fallu s’adapter

La bataille de Rungis 10L’activité de grossistes en fruits et légumes sur carreau à Rungis a su faire face au premier mois de confinement. « Il a fallu nous adapter », reconnaît Jérôme Desmettre, président du Syndicat du commerce de gros en fruits et légumes de Rungis (S’FL). Ainsi les grossistes ont su mettre rapidement en place de nouveaux circuits de livraison pour répondre aux demandes grandissantes des détaillants spécialisés et  pallier la fermeture de nombreux marchés en Île-de-France. « Les fruits et légumes sont une denrée de base, poursuit-il. Et il faut nourrir les millions de Franciliens qui n’ont plus accès à la restauration. » Il a fallu aussi prendre en compte une baisse de la production, « certains agriculteurs ayant moins de moyens pour produire ». « Les grossistes n’ont pas démérité dans cette situation », conclut Jérôme Desmettre. Une inquiétude toutefois, alors que la perspective du déconfinement se fait jour : que la réouverture des marchés tarde à se concrétiser.

Du côté des importateurs, la situation est contrastée en fonction de l’origine des produits et surtout de la disponibilité des circuits logistiques. De son côté, l’Association interprofessionnelle de la banane (AIB) a fait un premier bilan du fonctionnement de la filière après ce premier mois de confinement. « L’approvisionnement du marché français a été assuré, avec des volumes et des prix stables », assure l’AIB.

Viandes – Les bouchers en ordre de bataille

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La fermeture des restaurants et d’une grande partie des marchés en région parisienne a occasionné un report massif des ventes de viande sur la distribution de détail sédentaire. À cette occasion, les Français ont plébiscité leurs commerces de proximité, à commencer par les artisans-bouchers qui ont déployé des trésors d’ingéniosité pour assurer la sécurité de leur clientèle et la continuité de la chaîne alimentaire.

« Dans notre boutique de Bois- Colombes, nous avons privilégié la préparation de commande en réduisant les horaires d’ouverture », témoigne Dominique Schaal, boucher à Bois- Colombes. « La vente a été organisée de manière à ce que les clients ne se croisent jamais, on a déployé des films de séparation entre les acheteurs et les serveurs et mis en service deux terminaux de carte bleue régulièrement nettoyés. Nous avons privilégié les commandes par téléphone et développé pour l’occasion un service de livraison, que j’assure moi-même deux fois par semaine, les mardis et vendredis. » Selon cet usager fidèle de Rungis, « la période a permis à beaucoup de personnes de rédécouvrir les vertus du commerce de proximité. La fédération de la boucherie nous a beaucoup aidés pendant cette période en diffusant alertes, affiches et conseils aux artisans. »

Côté consommation, la crise aura eu des effets divers. Les produits tripiers et tous les produits de niche ont particulièrement souffert. Les catégories « de première nécessité » (steak haché, filets de poulet, saucisses, œufs) ont en revanche été favorisés. Bonne nouvelle pour les producteurs, les Français ont eu tendance à favoriser les achats de proximité, notamment pour l’agneau pascal. Même si les éleveurs n’ont pas toujours bénéficié de cette embellie.