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Réduire le gaspillage de la fourche à la fourchette

Les déchets alimentaires coûtent 20 milliards d’euros à la France. Le phénomène est mondial. Mais les premiers outils de lutte existent.

«Il est urgent de réduire les grandes quantités de nourriture perdue ou gaspillée à l’échelle mondiale », écrivent les Nations unies dans une résolution adoptée par l’assemblée générale de l’ONU le 19 décembre 2019. Aussi il a été décidé que, chaque année, le 29 septembre représenterait la « Journée internationale de sensibilisation aux pertes et gaspillages de nourriture ». Le « Programme de développement durable à l’horizon 2030 » prévoit de réduire de moitié à l’échelle mondiale le volume de déchets alimentaires par habitant, au niveau de la distribution comme de la consommation, et de diminuer les pertes de produits alimentaires tout au long des chaînes de production et d’approvisionnement, y compris les pertes après récolte. La résolution rappelle que « un tiers des denrées alimentaires produites chaque année dans le monde pour la consommation humaine, soit quelque 1,3 milliard de tonnes, était perdu ou gaspillé, tandis que plus de 821 millions de personnes souffraient de sous-alimentation chronique et que près de 151 millions d’enfants âgés de moins de 5 ans présentaient des retards de croissance en 2018 ».

Quelques dates
29 Septembre : 6e édition de la Journée nationale du don agricole organisée par Solaal.
29 septembre : Journée internationale de sensibilisation aux pertes et gaspillages de nourriture.
16 octobre : Journée mondiale de l’alimentation.
16 octobre : Journée de lutte contre le gaspillage alimentaire (en France).
du 21 au 29 novembre : Semaine européenne de la réduction des déchets.

 

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Les déchets de cuisine et de table (épluchures, viande, poisson, pain, nourriture présentée mais non consommée…) peuvent être revalorisés en compost 100 % naturel.

Le gaspillage alimentaire est donc un phénomène mondial. Et la France n’y échappe pas. Selon l’Ademe, l’agence de la transition écologique, dans notre pays, les déchets alimentaires permettraient de nourrir 10 millions d’individus, de réduire nos émissions de CO2 de 3 % et d’économiser près de 20 milliards d’euros. La tâche est immense, mais depuis quelques années, les solutions existent et les initiatives se multiplient. Guillaume Garot, député de la Mayenne et ancien ministre délégué à l’Agroalimentaire (de 2012 à 2014), est à l’origine de la première loi française « relative à la lutte contre le gaspillage alimentaire » et promulguée en 2016 (lire interview p. 21). Elle apporte notamment un éclairage pertinent sur ce sujet, presqu’invisible individuellement, et qui devient colossal au niveau d’un pays. Désormais, des agriculteurs aux consommateurs, en passant par les professionnels des commerces de bouche et de la restauration, de nombreux Français se mobilisent dans cette lutte. Dans le monde agricole, Jean-Michel Lemétayer, président de la FNSEA (2001-2010), décédé en 2013, fut un précurseur. En effet, il eut l’intuition qu’il fallait organiser la distribution des surplus des agriculteurs vers les organisations caritatives. C’est dans ce but qu’il créa l’association Solaal, aujourd’hui présidée par Angélique Delahaye, maraîchère en Indre-et-Loire et ancien parlementaire européen. Solaal a distribué 13 500 tonnes de produits alimentaires ( dont 99 % de produits frais) depuis sa création en 2013, soit l’équivalent de 33 millions de repas. Cette association rassemble une quarantaine d’organisations membres. Et parmi elles, le Marché international de Rungis, le Grand Marché Min Toulouse-Occitanie et la Fédération nationale des marchés de gros. Le monde agricole propose d’autres solutions pour lutter contre le gaspillage alimentaire, comme des opérations de glanage par le groupe McCain, qui organise le Patathon avec le Gappi, le groupement de producteurs livrant l’industrie McCain.
En outre, dans le monde du commerce et de la restauration, de nombreuses applications permettent aux professionnels de réduire leurs déchets alimentaires. Les exemples ne manquent pas. Ainsi l’application Karma, fondée en 2016 en Suède, permet aux restaurants, aux supermarchés et aux commerces de proximité de proposer quotidiennement leurs invendus frais, et ce avec une réduction tarifaire d’au moins 50  %. Depuis cette application, les consommateurs choisissent directement, et précisément, les plats et les aliments qu’ils souhaitent récupérer auprès de l’établissement. Après la Suède, le Royaume-Uni et d’autres pays européens, Karma s’est imposée en France au début 2019 et compte déjà plus de 1 000 partenaires.

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Comerso donne de la valeur aux invendus

Jeune entreprise d’une quarantaine de salariés dont le siège est à Bordeaux, Comerso a séduit industriels de l’alimentaire, distributeurs, restaurateurs et associations avec une gamme de services permettant de donner une deuxième vie aux invendus, aux surstocks, aux fins de série, mais aussi aux déchets résiduels. « Ces solutions, basées sur le numérique, ont été conçues de façon à faire gagner du temps à nos clients et à les décharger des aspects logistiques que nous prenons intégralement en charge avec notre réseau de prestataires », justifie François Vallée, directeur commercial et communication. En outre, plusieurs options sont à la disposition des entreprises. C’Don, lancé en 2013, permet de router facilement les dons vers les grandes associations qui en ont besoin telles que ANDES, les banques alimentaires, les Restos du cœur, avec, notamment, la prise en charge des procédures de défiscalisation. Plus récente, la plate-forme Cdstock.com permet de proposer directement les invendus (essentiellement des produits frais) à des soldeurs et des déstockeurs. Enfin, Comerso, a mis en place l’année dernière une solution de valorisation des déchets alimentaires, C-valo. Elle offre des alternatives à l’incinération via le compostage ou la biométhanisation. « Cette année, ces différents services vont permettre de sauver des poubelles 10 000 tonnes de produits alimentaires, toutes activités confondues », précise François Vallée. « Pour les entreprises, c’est une manière de satisfaire aux trois piliers économique, social et environnemental de la RSE. » Le chiffre d’affaires de Comerso a bondi de 2,2 M€ en 2016, à plus de 5 M€ cette année. B. C. www.comerso.fr

16 millions de repas sauvés en France

 

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Too Good To Go se présente comme « l’application leader de lutte contre le gaspillage alimentaire ».

Phenix, autre appli, suggère aux citoyens d’agir concrètement contre le gaspillage, en achetant à prix réduit les invendus de leurs commerçants. Lancée en janvier 2019, elle réunit plus de 200 000 citoyens et 1 500 commerçants partenaires.
De son côté, la solution logistique Savr a développé une application destinée aux professionnels de la restauration, qui peuvent donner leurs excédents en quelques clics à des associations.
De plus, depuis juin 2016 en France, Too Good To Go se présente comme « l’application leader de lutte contre le gaspillage alimentaire ». Elle revendique 14 000 commerçants partenaires dans toute la France. Sa fondatrice, Lucie Basch, a co-écrit Le Guide anti-gaspi (publié en 2019 aux éditions Leduc Pratique). Depuis sa création, Too Good To Go a « sauvé » 16 millions de repas en France. Elle est désormais disponible dans 14 pays européens. Prochaine étape, les États-Unis. La dernière start-up spécialisée dans la lutte contre le gaspillage alimentaire est rungissoise. Créée par Wahbi Cheguettine, SaveMeUp met en relation les restaurants, les boulangers, les commerçants, les professionnels des métiers de bouche, qui désirent éviter le gaspillage de la nourriture, avec des clients, qui souhaitent manger à leur faim à moindre coût.
Autre exemple, la plate-forme Le Potager d’à côté offre la possibilité d’acheter ou de vendre les surplus de fruits et légumes des jardins. « Les Français sont des inconditionnels du jardinage », constate Virginie Broncy, fondatrice de la plate-forme. Mais il est très fréquent que les récoltes dépassent les attentes des jardiniers amateurs,

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Le Potager d’à Côté propose pour sa part une plate-forme pour acheter ou vendre les surplus de fruits et légumes des jardins.

notamment quand les conditions climatiques sont particulièrement favorables. Aussi, que faire de cette profusion de fruits et de légumes qui dépasse les besoins personnels ? Les surplus de jardins finissent par se perdre. Ce gaspillage alimentaire est estimé à 2 millions de tonnes par an par Virginie Broncy. D’où l’idée au printemps 2018 de la plate-forme. Le Potager d’à Côté affiche plus de 4 000 inscrits sur plus de 80 départements.
Par ailleurs, les collectivités territoriales aussi sont actives dans la lutte contre le gaspillage alimentaire. Ainsi, en Centre-Val de Loire, la Ligue de l’enseignement mène une expérimentation pour réduire le gaspillage alimentaire dans six lycées de la Région. Les élèves, les enseignants et le personnel des lycées sont incités à moins jeter de nourriture. De nombreux débats ont été organisés, et de premières actions mises en place, comme des informations sur la provenance des aliments en circuit court ou le nom de l’agent qui a préparé le repas afin de valoriser ce métier. Des pesées sont régulièrement effectuées pour mesurer le poids des aliments jetés. Après quelques mois de fonctionnement, le bilan se révèle positif : – 24 % de nourriture jetée dans un des lycées tests.
La vente en vrac (cf. Rungis Actualités de janvier 2018) peut aussi se révéler une solution pour éviter le gaspillage de certains produits alimentaires. La plate-forme de financement participatif MiiMOSA lance l’opération « Tous au vrac ». Tous les porteurs de projets de commerces en vrac, en France comme en Belgique, sont invités à déposer leurs candidatures entre juin et novembre 2020. L’objectif de la France est fixé : diviser par deux d’ici à 2025 le gaspillage alimentaire en restauration collective, et d’ici à 2030 en restauration commerciale. Grâce à l’ensemble des outils qui se mettent en place, ce n’est plus une utopie.

■ Olivier Masbou

 

Notes

➜ ASSOCIATION
Solaal : www.solaal.org

➜ STARTUPS
Karma : www.karma.life/fr
Phenix : www.wearephenix.com
Savr : www.gosavr.io
Too Good To Go : www.toogoodtogo.fr
SaveMeUp : www.savemeup.life
Le Potager d’à Côté : www.lepotagerdacote.fr

➜ INITIATIVES

Patathon : club.mccain.fr/patathon
Tous au vrac : tousauvrac.miimosa.com

Les Français gaspillent peu les produits laitiers frais

Syndifrais, l’organisation professionnelle des fabricants de produits laitiers frais, a publié au début de l’été les résultats d’un sondage exclusif réalisé par l’Ifop sur les produits laitiers frais et le gaspillage*. Selon cette enquête, alors qu’il s’agit de produits frais soumis à des dates de péremption fixes, les produits laitiers frais sont pourtant peu gaspillés. Seulement 14 % à 15 % des Français déclarent jeter des produits laitiers frais au moins une fois par mois. Un chiffre très loin des fruits (26 %), des légumes (24 %) ou du pain (30 %) et comparable aux produits secs d’épicerie ou aux biscuits (14 %). Première raison invoquée pour jeter un produit laitier frais, le dépassement de date limite de péremption (elle est invoquée par 39 % du panel pour les yaourts, 29 % pour les fromages blancs et desserts et 31 % pour la crème fraîche). Mais cette date de péremption reste un repère essentiel : elle est vérifiée par 98 à 99 % des consommateurs au moment de l’achat. Trois raisons sont mises en avant pour le dépassement de cette date au domicile : des produits achetés en trop grande quantité, des produits « cachés » au fond du réfrigérateur et des produits consommés peu souvent. Pour limiter le gaspillage, les Français mentionnent deux leviers principaux : « consommer des produits même quand la date limite est légèrement dépassée » pour 41% d’entre eux (pourtant la DLC doit être respectée) et « acheter uniquement les quantités nécessaires » pour 37 % . O. M. *Sondage réalisé en ligne du 13 au 16 mars (avant les mesures de confinement liées à la crise sanitaire Covid-19) auprès d’un échantillon de 809 personnes représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus.
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Le Potager de Marianne, relais des épiceries solidaires à Rungis

Sur le Marché de Rungis, l’un des bras armés dans la lutte contre le gaspillage alimentaire est le Potager de Marianne. Membre du réseau Andes (Association nationale de développement des épiceries solidaires), le Potager de Marianne est en train de déménager pour s’installer, allée des Trois-Marchés (Bât. B4A), en plein cœur du secteur des fruits et légumes. La structure rungissoise de l’Andes cherchait à s’agrandir, et ce déménagement (courant septembre) tombe à pic. Car, comme pour beaucoup de structures de l’aide alimentaire, la crise sanitaire est passée par là. « Nous avons dû répondre à un afflux des demandes », constate Cédric Péchard, directeur du Potager de Marianne. Le nombre de structures demandeuses a augmenté de 30 %. « Nous sommes les interlocuteurs privilégiés entre les organisations demandeuses et les entreprises du Marché. » Le Potager de Marianne prépare activement la nouvelle étape qui sera matérialisée par ses nouvelles installations. L’inauguration des locaux se fera le 16 octobre, Journée mondiale de l’alimentation. Auparavant, les grossistes de cette allée auront été sensibilisés pendant les trois jours de la gastronomie. Au niveau national, le réseau Andes a dû faire face à une hausse de 39 % des demandes en aide alimentaire. Andes est en plein développement. L’association a créé récemment un fonds de soutien de 1 million d’euros pour ouvrir une centaine d’épiceries solidaires dans les deux ans. (380 actuellement). O. M.
www.andes-france.com
INTERVIEW

INTERVIEW

Guillaume Garot, ancien ministre délégué à l’Agroalimentaire, député de la Mayenne, président du Conseil national de l’alimentation (CNA), est connu pour son engagement dans la lutte contre le gaspillage alimentaire. Il est à l’origine de la première loi traitant de cette question et adoptée en 2016. « Il faut généraliser les bonnes pratiques »
Rungis actualités : Quel bilan faites-vous de la loi du 11 février 2016 relative à la lutte contre le gaspillage alimentaire ?
Guillaume Garot : J’ai rédigé, avec une autre députée (Graziella Melchior, Finistère), un rapport d’évaluation en juin 2019 pour réaliser trois ans après une évaluation de la loi que j’ai fait voter en 2016. Nous avons constaté que la loi a permis une hausse substantielle des dons. Ainsi, pour les banques alimentaires, les quantités collectées ont augmenté de 23 %. Pour les Restos du Cœur, nous sommes à + 24 % de dons. En 2019, il y a plus de 95 % des grandes surfaces qui donnent. De ce point de vue, la loi a rempli pleinement son office. Mais il y a encore des marges de progression. Notamment en ce qui concerne les contrôles des dons par l’État (DGCCRF, ministère de l’Agriculture). Ces contrôles sont insuffisants aujourd’hui. Cela est dû en partie au fait que la nécessité de ces contrôles n’a pas été inscrite explicitement dans le champ de compétences des agents concernés. C’est une réforme qu’il faudra faire.
Rungis actualités : La loi s’intéresse également à la prévention du gaspillage, et à l’éducation.
Guillaume Garot : Tout le volet prévention du gaspillage – éviter de perdre, éviter de jeter – est aujourd’hui insuffisamment travaillé. Il faudrait faire bien davantage auprès de l’ensemble des acteurs de la chaîne alimentaire. Ils agissent déjà. Mais il faut généraliser les bonnes pratiques, en faire un axe de politique publique beaucoup plus fort que ce qu’il est à ce jour. Par ailleurs, l’éducation à l’alimentation, dont la lutte contre le gaspillage alimentaire fait partie, est le parent pauvre de l’éducation.
Une action volontariste est nécessaire pour que, à l’école, sur le temps scolaire, il y ait une éducation à l’alimentation qui ne soit pas un enseignement optionnel sur la base du volontariat des établissements. Cela existe déjà. Il faut que cela devienne un enseignement, un savoir pour tous les petits Français.
Parmi les autres propositions que je fais, il y a celle qui permettrait d’étendre la liste des produits qui ne sont pas soumis à une limitation de date. Aujourd’hui, le sel et le sucre n’ont pas de dates de péremption. On pourrait étendre cette liste à des produits secs du quotidien, comme les pâtes, les céréales, le poivre. Qu’il n’y ait plus de date de péremption, mais une date de fabrication car se sont des produits à durée de vie longue. Mais c’est une réglementation européenne. Il faut, bien sûr, que la France porte cette question au niveau communautaire.
Rungis actualités : Une autre loi, celle du 10 février 2020 « relative à la lutte contre le gaspillage et à l’économie circulaire » s’intéresse également au gaspillage alimentaire.
Guillaume Garot : J’ai réussi à faire voter de nombreux amendements par la majorité à l’Assemblée nationale et je m’en réjouis. L’idée que la France se fixe des objectifs précis a été adoptée. Ainsi, nous avons acté le principe que l’on puisse réduire de 50 % en 2025 (en partant de 2015) le gaspillage dans la restauration collective et en 2030 dans la restauration commerciale. À partir de là, il faut concevoir tout l’outil de mesure.
C’est un chantier majeur. Autre disposition : l’extension à tous les acteurs de l’agroalimentaire de l’obligation de réaliser un diagnostic de la perte et du gaspillage dans la chaîne de production. Par ailleurs,
j’ai obtenu que l’on crée un label national « anti-gaspillage alimentaire ». Cela valorisera les démarches des professionnels, des collectivités, qui font des efforts dans ce sens.