La chaîne logistique a relevé le défiLa chaîne logistique a relevé le défi

La chaîne logistique a relevé le défi

En dépit des contraintes sanitaires et du bouleversement des flux de marchandises, la chaîne logistique alimentaire a tenu le choc. Transporteurs, logisticiens, loueurs, producteurs, grossistes et distributeurs ont œuvré collectivement à maintenir l’approvisionnement des Français.

Passé l’électrochoc de l’annonce du confinement et la fermeture de tous les commerces non essentiels (à commencer par les restaurants), les entreprises de transport, leurs salariés, les chargeurs et leurs clients ont dû mettre en place dans l’urgence les mesures permettant de protéger la santé et la sécurité de tous. Et ce  en maintenant des activités considérées comme « essentielles à la vie de la Nation » par les autorités. À l’issue de négociations serrées entre employeurs et salariés des transports, un guide de bonnes pratiques du transport routier de marchandises a été édité à la mi-avril par les organisations professionnelles (FNTR, OTRE, TLF) et les syndicats. Ce document de 25 pages, qui recense une longue série de recommandations, a été validé par le ministère du Travail. Il fait depuis office de référence pour l’ensemble des entreprises du transport routier de marchandises et de la prestation logistique.

La chaîne logistique a relevé le défi 1En quelques jours, les loueurs de véhicules de transport ont dû adapter leurs dispositifs de prévention. « Dans la continuité des consignes sanitaires essentielles, nos sites sont nettoyés et désinfectés chaque jour pour freiner la propagation du virus et préserver la santé de tous », précise ainsi le leader européen de la location frigorifique, le Petit Forestier. « Nous avons mis en place des procédures strictes permettant de nettoyer en profondeur chaque véhicule disponible à la location. Tous les véhicules sortant de nos sites ont été minutieusement inspectés et désinfectés. » Outre la mise en place de mesures de prévention drastiques, le plan de confinement a entraîné une redistribution en profondeur des flux logistiques. « Nous avons dû composer avec une situation contrastée : d’un côté, des entreprises qui nous ont dit que leur activité était divisée par deux ou à l’arrêt total […]. Et, de l’autre côté, des adhérents (des secteurs du retail, de l’alimentaire, des produits de première nécessité) qui se sont retrouvés en surchauffe, avec des volumes à transporter considérables au moment de la ruée des Français vers le surstockage », expliquait ainsi au début avril Alexis Degouy, le président de l’Union TLF à l’Officiel des transporteurs.

Surchauffe dans le transport froid

La chaîne logistique a relevé le défi 2Dans le secteur alimentaire, les transporteurs ont adapté en urgence leurs plans de transport, fortement désorganisés par  l’arrêt de la restauration hors domicile et le report massif sur les moyennes surfaces, certains détaillants sédentaires et le  e-commerce. L’activité a dû être réorganisée « avec une adaptation des plages horaires de travail, et donc une augmentation nette des heures supplémentaires et jours travaillés », note la FNTR. Au lendemain de l’annonce du confinement, Stef, premier réseau européen en température dirigée, annonçait « une mobilisation de toutes ses ressources », entraînant « l’aménagement du temps de travail et le recours à la polyvalence des collaborateurs » ou encore la mise en œuvre « de solutions permettant de réduire les contraintes opérationnelles afin de garantir la continuité du service pour tous et sur tous les territoires ».

Les loueurs présents sur le secteur du frais ont, eux aussi, fait front. « Nous sommes toujours au service de nos clients, ils peuvent compter sur nous pour assurer leur mobilité », déclarait ainsi Philippe Mellier, le président de Fraikin, le 9 avril dernier. « Nous avons même rendu service à des professionnels qui n’étaient pas clients Fraikin, mais qui savaient qu’ils pouvaient venir dans nos ateliers pour entretenir ou réparer leur véhicule. » Si les secteurs du BTP ou de la restauration se sont arrêtés, notait-il, d’autres augmentent. « Notre agence de Rungis est en surchauffe car les maraîchers qui ne peuvent plus aller sur les marchés font de la livraison à domicile et ont besoin de petites camionnettes », précisait-il à AutoActu. « Le besoin de camions frigorifiques est aussi en forte hausse avec l’activité accrue des supermarchés. »

Tensions sur les coûts logistiques

La chaîne logistique a relevé le défi 3Les surcoûts induits par les mesures de prévention et la réorganisation massive des flux ont entraîné des tensions entre les transporteurs et leurs clients sur leur prise en charge. Après avoir annoncé des hausses de tarifs, plusieurs sociétés de transport et de logistique ont décidé d’y surseoir pour maintenir la chaîne pendant cette période de crise. « Cette décision ne cache pas la réalité à laquelle nous sommes confrontés et les surcoûts extrêmement lourds que nous supportons actuellement pour assurer un service identique », a expliqué le leader Stef dans un communiqué le 25 mars dernier.

Les mesures de trésorerie, annoncées le 17 avril par Gérald Darmanin  et Jean-Baptiste Dejebbari en faveur du transport routier, ont sans doute contribué à les rassurer. En dehors des dispositions déjà applicables à l’ensemble des entreprises du secteur du transport routier, les deux ministres ont notamment acté que la taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques (TICPE), actuellement remboursée aux opérateurs du transport routier de marchandises chaque semestre, sera exceptionnellement remboursée tous les trimestres, une mesure qui permettra un gain de trésorerie immédiat de près de 300 M€ pour l’ensemble de la filière selon le Gouvernement.

La chaîne logistique a relevé le défi 4Au final, les ruptures d’approvisionnement ont été limitées pendant la période du confinement « strict ». Stéphane Dubois, le directeur de Latin’s Gusto, grossiste et distributeur de produits méditerranéens, notait courant avril que les livraisons de ses fournisseurs avaient été réduites de deux à une fois par semaine. « Une situation qui a pu entraîner des risques de rupture sur  certaines catégories, mais pas de pénurie », assurait-il.

Une réserve concerne cependant le commerce international. Si la continuité du service maritime a été assurée, la réduction drastique du trafic aérien a affecté le transport de certaines denrées, comme les fruits exotiques (lire par ailleurs l’entretien avec Vincent Omer-Decugis page suivante). À la fin avril, les producteurs guadeloupéens tiraient, par exemple, le signal d’alarme sur les conséquences de cette situation sur la campagne de melon primeur.

Bruno Carlhian

 

INTERVIEW

INTERVIEW

Pour le président de la Fédération des industriels charcutiers traiteurs (FITC) Bernard Vallat, la crise a mis à mal certains produits emblématiques de la gastronomie. Mais elle a aussi peut-être amorcé des changements de comportement en profondeur des consommateurs.
« L’organisation logistique a fonctionné en France. »
Quel a été l’impact de la crise sur les ventes de charcuterie ?
Elles étaient inférieures en avril par rapport à la même période l’année passée. Les consommateurs se sont tournés vers les produits préemballés en libre-service et ont délaissé les produits non emballés et la charcuterie pâtissière. Un phénomène lié à l’inquiétude sanitaire et aggravé par la fermeture, au moins temporaire, des rayons coupe. Cette tendance, ajoutée à la fermeture des restaurants, est désastreuse pour les entreprises spécialisées dans ces catégories de produits et pour celles dépendantes de la restauration, qui connaissent des pertes de plus de 50 %. Cinq à six entreprises, principalement au sud de la Loire, ont arrêté leur production. Derrière les difficultés des entreprises, ce sont des savoir-faire et des produis de notre patrimoine qui sont menacés.
Comment les entreprises se sont-elles adaptées à ce contexte ?
Celles qui réalisaient tout ou partie de leur activité avec la restauration, notamment via les grossistes, ont tenté de trouver d’autres voies, en s’appuyant sur les artisans, en se tournant vers la grande distribution ou encore en essayant de développer la vente directe. Mais ce redéploiement n’a pas suffi à compenser la fermeture des restaurants et l’essoufflement des rayons coupe.
À quelles difficultés logistiques les entreprises ont-elles été confrontées ?
Même s’il y a eu des contraintes, des retards et une certaine désorganisation, l’organisation logistique a fonctionné en France. À l’export en revanche, nos entreprises ont rencontré beaucoup d’obstacles dans les pays confinés comme l’Espagne, l’Italie ou le Royaume-Uni qui sont aussi de gros clients. Sur les pays-tiers, et notamment en Chine, les livraisons ont été très compliquées. Mais depuis quelques semaines, le commerce reprend sur cette destination sur laquelle nous fondons beaucoup d’espoir.
Y aura-t-il un avant et un après Covid dans votre secteur ?
Très certainement. La crise a donné de la légitimité à certains canaux de distribution comme le e-commerce. Il est certain que cela a contribué à le faire entrer dans les mœurs dans les produits frais. Il est important que nous réfléchissions à ce qui détermine les décisions d’achat chez le nouveau consommateur.

 

INTERVIEW

INTERVIEW

Le groupe Omer-Decugis a eu à relever les défis de la crise du Covid-19 à tous les stades de la chaîne alimentaire, de la production des fruits exotiques à la distribution en gros. Son président, Vincent Omer-Decugis, en tire les premières leçons sur les capacités d’adaptation de son entreprise à son environnement.
« Notre chaîne logistique et humaine a montré sa résilience. »
Quelles conséquences a eu la pandémie de Covid-19 sur vos activités de production ?
Les impacts ont été différents suivant les régions où nous sommes présents, mais particulièrement marqués en Afrique de l’Ouest (Côte d’Ivoire, Burkina Faso, Cameroun). Dans cette région, nous avons pu nous appuyer sur l’expérience d’une autre crise sanitaire récente, l’épidémie d’Ebola. L’entreprise disposait des plans de contingence adaptés pour manager les risques. Les gouvernements locaux ont très vite pris la mesure du danger, fermé les frontières et limité les déplacements. Dès la fin février, la Côte d’Ivoire avait, par exemple, mis en place des contrôles de température à l’arrivée à l’aéroport. Nous avons aussi pu mettre en place les dérogations accordées aux activités agroalimentaires pour poursuivre notre activité, avec toutes les précautions nécessaires. La productivité s’en est trouvée un peu affectée dans les plantations et dans les stations mais à la marge. À l’heure où je vous parle [le 18 avril, NDLR], nous n’avons pas subi de baisse de nos capacités d’exportation.
Les flux logistiques internationaux ont-ils été affectés ?
En définitive assez peu en ce qui concerne le trafic maritime, toutes les lignes ayant été maintenues. Les difficultés sont liées aux congestions portuaires durant le pic de la contamination en Chine. Les conséquences ont été plus sensibles sur le trafic aérien, qui représente environ 10 % de notre activité. Nos équipes ont dû faire preuve de souplesse pour trouver des vols charters avec un impact finalement limité sur nos principaux produits dans un contexte où, ces dernières semaines, nos clients ont en parallèle volontairement raccourci leurs gammes.
Comment votre activité de commerce de gros s’est-elle adaptée sur le carreau de Rungis ?
Du point de vue commercial, nous avons connu un pic d’activité à la mi-mars avec le surstockage dans la période de pré-confinement, puis une chute, notamment liée à la fermeture des marchés de plein vent, et enfin une stabilisation. Ces jours-ci [mi-avril, NDLR], les ventes sont à un niveau normal pour la saison. Comme un certain nombre de nos confrères, nous avons réorienté une partie de nos ventes vers les GMS, qui ont augmenté de 10 % à 20 %. L’avancée de l’épidémie nous a, en revanche, conduits à revoir en profondeur notre organisation. Toute notre base support, soit 25 commerciaux et une dizaine de comptables, est passée en télétravail. Concernant les personnels exerçant sur les sites, nous avons mis en place très tôt les gestes barrières et les mesures sanitaires préventives. Nos systèmes de qualité IFS Food, Fel Partenariat, AEO et Fel’Excellence nous y avaient largement préparé. Nous avons, par exemple, fait dégonder toutes les portes intérieures pour éviter les zones de contact ! Dès le début de la crise, nous avons rendu les masques obligatoires et fermé les accès à l’entreprise. Cela nous a amené à assurer nous-mêmes les chargements, ce qui n’a pas toujours été facile à faire accepter aux transporteurs. Nous avons également supprimé la signature de bons de livraison et mis en place une autoévaluation de tout le personnel chaque jour. Ces mesures ont été très bien acceptées et n’ont eu aucun impact sur l’efficacité de notre logistique.
La cellule de crise de la Semmaris a aussi été particulièrement efficace, permettant très en amont la mise en place au niveau du marché des gestes barrières et de bénéficier de canaux d’information et de communication pertinents et salutaires. C’est dans les crises que l’absolue nécessité de collaboration, de solidarité et de discipline entre tous les acteurs du marché prend tout son sens.
Cette crise a-t-elle changé quelque chose dans vos rapports aux autres acteurs et au sein de l’entreprise ?
Certainement. Chacun a pris conscience qu’au-delà de la lutte pour la survie de nos entreprises, il fallait maintenir la chaîne alimentaire, et pour cela ne pas devenir des vecteurs de la maladie. On a clairement vu émerger cette responsabilité collective. En interne aussi, cette crise a créé un élan de solidarité et d’engagement qui m’a bluffé. Depuis le début du confinement, le service communication diffuse une newsletter quotidienne sur la vie interne de l’entreprise qui a rencontré beaucoup d’échos à tous les échelons. Nous en tirerons les leçons. Je crois enfin que cette crise a prouvé notre résilience et montré à nos clients distributeurs qu’ils avaient besoin de disposer de partenaires solides, organisés et agiles.

 

Une implantation renforcée à Rungis

La chaîne logistique a relevé le défi 5Fondé en 1850, le groupe Omer-Decugis s’est développé sur l’ensemble de la filière des fruits et légumes. Présent en production en Afrique de l’Ouest et en Equateur, le groupe importe, murit et conditionne à Rungis, via la SIIM, une très large gamme de bananes (vertes, mûries, plantains, mini, extra-large, bio, équitable, freycinettes, etc.), d’ananas, de mangues, de papayes, d’avocats, de noix de coco, de légumes, etc.  Bratigny, sa division grossiste sur marché, s’est agrandie en début d’année avec l’acquisition par le groupe de la société Coicault Thomas. L’enseigne du carreau propose une grande variété de fruits et légumes tout au long de l’année. Le groupe va conforter encore sa présence sur le marché avec le lancement de la nouvelle plate-forme de mûrissage et de conditionnement de SIIM dont l’ouverture est prévue en juin 2020. Cette plate-forme de 12  000 m2 sera la plus grande mûrisserie de France sur un seul site.