Commerce alimentaire de proximitéCommerce alimentaire de proximité

Commerce alimentaire de proximité

Les mutations du commerce de proximité

Confronté aux évolutions des comportements des consommateurs, le commerce alimentaire de proximité fait mieux que résister. Les magasins s’adaptent aux nouvelles attentes et anticipent sur les évolutions futures de leur clientèle, en misant sur leurs points forts : une offre de qualité, du conseil et… de la proximité.

Le « petit commerce » dispose toujours en France d’un statut bien particulier, y compris au plus haut sommet de l’État. Lors de la traditionnelle remise du muguet au président de la République par les professionnels de Rungis, Emmanuel Macron a tenu à honorer particulièrement les artisans du commerce de proximité sous les ors de la salle des fêtes de l’Élysée. Venus en nombre, primeurs, bouchers, charcutiers, fromagers, poissonniers et autres fleuristes ont été salués par un Président qui a dit voir en eux « une excellence française dont nous avons besoin ».
Tandis que l’on annonce régulièrement son déclin, le commerce alimentaire de proximité aurait plutôt tendance, ces dernières années, à reprendre du poil de la bête. Selon les derniers chiffres de l’Insee, compilés par la Confédération générale de l’alimentation en détail (CGAD), le nombre d’entreprises actives dans le secteur a même progressé dans les principales catégories établies par l’administration. Le nombre de boucheries, charcuteries, traiteurs et poissonnerie a augmenté de 2 % en 2016 (40 530 établissements), comme celui des boulangeries, pâtisseries, chocolateries et glaceries (43 910), et le nombre de cavistes, magasins bio, épicerie, fromagers, primeurs et marchés connaît même un rebond de 3 %, avec 101 310 points de vente en France.

Le boom du bio à Paris

Si cette évolution positive est constatée sur l’ensemble du territoire (avec néanmoins de fortes disparités régionales), elle est particulièrement sensible à Paris. Selon la dernière enquête menée par l’Atelier parisien d’urbanisme (Apur), sous l’égide de la Ville de Paris, la capitale présente la plus forte concentration de services commerciaux à l’échelle nationale, avec un peu plus de 7 600 commerces alimentaires (soit 12 % du total des commerces) et 16 500 restaurants, hors hôtellerie. L’évolution entre 2014 et 2017 fait ressortir une très légère progression des effectifs des détaillants traditionnels (+ 1 %, avec 26 établissements supplémentaires). La croissance concerne les poissonniers, qui retrouvent un solde positif pour la première fois depuis 2003 (+ 4 magasins), les crémiers et fromagers (+ 18 établissements) et les primeurs (22 commerces en plus). À l’inverse, les bouchers et les boulangers connaissent un léger tassement, avec respectivement 12 et 6 boutiques en moins.
En dehors des artisans « traditionnels », l’analyse très fine proposée par Apur fait ressortir de profonds changements dans le profil des commerces alimentaires parisiens. La période récente a ainsi confirmé l’engouement pour les commerces alimentaires spécialisés dits de niche, comme les pâtisseries, les chocolateries ou les cavistes. Le nombre de pâtissiers s’est ainsi accru à Paris de 33 % en trois ans, avec 55 boutiques supplémentaires, de cavistes de 11 % (+ 59 magasins), de torréfacteurs de 7 % ou encore de marchands de produits régionaux de 5 %, avec 26 boutiques supplémentaires. Commerce alimentaire de proximité 1 Illustrations de la « gentrification » de Paris, les consommateurs de la capitale semblent se tourner vers des commerces de plus en plus sélectifs, pointus et… gastronomiques.
Une évolution sociologique qui explique une autre tendance de fond, rapportée par l’enquête Apur. Celle-ci montre l’explosion des commerces bio et autres circuits courts, qui enregistrent la plus forte croissance parmi les commerces alimentaires à Paris. La recherche de la part des Parisiens d’une alimentation réputée plus saine, mais aussi plus équitable pour les producteurs explique ce phénomène. Significativement, ce sont dans les arrondissements qui se sont le plus « embourgeoisés » ces dernières années que le phénomène est le plus sensible. Le 11e arrondissement a ainsi accueilli plus de 10 commerces supplémentaires de ce type en trois ans.
Ce panorama, en apparence très optimiste, cache cependant un contexte parfois tendu pour l’économie du commerce alimentaire de proximité. Si celui-ci est protégé à Paris de la concurrence directe des supermarchés et hypermarchés, il ne l’est pas de l’offensive des petits formats de la grande distribution, qui a fait de la conquête des centres-villes une de ses priorités. Le nombre de grandes surfaces (de 400 à 2 500 m2) ayant fait leur apparition ces trois dernières années à Paris s’est accru de 25 unités, soit 9 % de croissance, alors qu’il s’était stabilisé autour de 250 depuis les années 2000. Ce phénomène, qui s’est accéléré ces derniers mois, pourrait avoir des conséquences à terme sur le commerce artisanal.
Mais la situation est surtout difficile pour le petit commerce alimentaire dans la France éloignée des grandes métropoles, où les centres-villes se vident et où fait rage la concurrence entre grandes enseignes. Le nombre toujours élevé de projets de zone commerciale dans ces zones « périphériques » a incité trois présidents de confédération de commerces de proximité à prendre la plume dans la presse, le 26 avril dernier, pour défendre « les dernières lumières de la ville » et s’inquiéter « de l’avenir d’un pays, d’un art de vivre, d’un choix ».

Un pacte de revitalisation des centres-villes

Dans leur tribune publiée notamment dans Les Échos, Dominique Anract, le président de la Confédération nationale de la boulangerie-pâtisserie française (CNBPF), Jean-François Guihard celui de la Confédération française de la boucherie, boucherie-charcuterie, traiteurs (CFBCT), et Philippe Gaertner, celui des pharmaciens (FSPF), y prennent vigoureusement la défense du plan pour la revitalisation des centres-villes défendu par le ministre Jacques Mézard, qui prévoit 5 milliards d’euros d’aides de l’État, mais aussi une proposition de loi du Sénat portant sur un « pacte national de revitalisation des centres-villes et centres-bourgs », déposé le 26 avril dernier. Le texte, associant plusieurs sensibilités politiques, vise notamment à adapter la fiscalité et la réglementation du commerce en centre-ville et à durcir les autorisations d’exploitation commerciale. Il sera examiné en séance publique par la chambre haute à partir du 13 juin. Mais il tient également aux commerçants de proximité de prendre leur avenir en main en se saisissant des grands enjeux du moment. L’un d’entre eux est incontestablement celui de l’émergence du digital dans les comportements d’achat. Les commerçants indépendants semblent a priori peu armés pour pouvoir accompagner cette évolution, mais ils ne pourront sans doute pas y échapper, d’une manière ou d’une autre. Dans une prise de position adoptée le 5 avril, la chambre de commerce et d’industrie (CCI) Paris Île-de-France a émis quelques propositions et recommandations relatives à la digitalisation des commerces, dont le commerce alimentaire de proximité pourrait se saisir dans les années qui viennent. La CCI suggère notamment que les commerces de proximité, démunis lorsqu’ils sont isolés en matière d’e-commerce, ont souvent intérêt à s’inscrire dans des démarches collectives, comme des marketplaces, en amont ou en aval de leur activité. « Les places de marché permettent aux vendeurs de toucher une cible qualitative sans avoir à dépenser des budgets marketing », observe le document de la CCI. La chambre de commerce et d’industrie voit d’un œil intéressé l’apparition récente de plates-formes locales de rapprochement entre consommateurs et commerçants, se concentrant soit sur la promotion et la valorisation des commerces de proximité du centre-ville, soit sur celles des produits régionaux. Et la CCI de citer au niveau national les sites achetons-local.com, marché-privé.com et e-city ou, au niveau local, boutiques.alsace en Alsace et acheteza.com en Haute-Loire. « D’une manière générale, ces plates-formes cumulent vente en ligne et retrait en magasin et sont génératrices de flux – près de 20 % de plus pour certaines –, notamment lorsqu’elles offrent une visibilité plus forte grâce à la géolocalisation », relève la chambre consulaire. Sans entrer dans le détail de cette enquête fouillée, disponible sur le site de la CCI, les auteurs insistent sur l’importance de l’implication des collectivités locales et l’intérêt d’accompagner le montage des projets locaux avec l’appui de la chambre.

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Interview : Marion Fischer, déléguée générale de France Filière Pêche

Selon une enquête Obea de 2016, on estime que 6 490 communes en France disposent d’un marché alimentaire hebdomadaire, soit environ trois communes sur 16. C’est dire si le commerce alimentaire non sédentaire pèse de tout son poids dans l’économie de la proximité. La récente opération « Votre plus beau marché », organisée par TF1, a encore permis de mesurer la popularité des marchés, plus de trois millions de personnes s’étant prononcées lors de cette consultation. La 4e édition de la Fête internationale des marchés, qui s’est déroulée du 11 au 27 mai 2018, tombait à point nommé pour entretenir la flamme. Parrainée cette année par Jean-Luc Petitrenaud et Luana Belmondo (animatrice TV spécialiste de la cuisine italienne), cette fête populaire et conviviale, créée en 2015 à l’initiative de l’Union mondiale des marchés de gros (WUWM), vise à célébrer et à faire vivre les marchés par leurs valeurs phares : valorisation des circuits courts, produits du terroir, qualité des produits, conseil, savoir-faire, proximité, traçabilité, bien manger, convivialité… Elle a pour but de fédérer le plus grand nombre d’événements sur cette période afin de montrer le dynamisme des marchés au cœur de la vie économique et culturelle locale. Cette opération, portée par différents acteurs (régions, communes, gestionnaires de marché, commerçants, artisans, marchés de gros, partenaires et relais…) est coordonnée par plusieurs gestionnaires de marchés (Groupe Géraud, Lombard et Guérin, Semaco, Loiseau Marchés, Marché de Rungis et FMGF…) regroupés depuis 2017 dans l’association J’aime mon marché. « Cette opération nationale et internationale est un événement majeur en faveur des marchés traditionnels, juge Christophe Auguste, responsable communication et animations de Groupe Géraud. De 600 à 700 marchés participants en 2015, nous en sommes à 1 200 cette année en France et plusieurs milliers dans 14 pays de l’Union européenne et dans le reste du monde. »

Rompre l’isolement

Le principal risque pesant sur les commerces alimentaires de proximité réside en effet dans leur isolement, au sein de leur environnement commercial mais aussi au sein de la chaîne d’approvisionnement. À cet égard, les marchés de gros jouent un rôle stratégique pour consolider les commerces de centre-ville et centre-bourg. « Rungis est la base arrière du commerce de proximité ali mentaire : car il n’y a pas de commerce de proximité sans amont et sans approvisionnement en gros », a expliqué le président du Marché, Stéphane Layani, au président de la République lors de la remise du muguet. Estimant que le commerce de proximité était « en pleine mutation » et « se réinventait quotidiennement », il a assuré que les marchés de gros les accompagneraient dans cette mutation. Pour renforcer la visibilité des acteurs du commerce de proximité et ses liens avec la production, la Fédération des marchés de gros de France souhaite, avec la CGAD et la CGI, proposer une charte d’engagement réunissant les organisations agricoles, les interprofessions et la restauration commerciale et collective.

Bruno Carlhian

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Interview Joël Mauvigney, président de la CGAD « Prendre notre avenir en main »

Joël Mauvigney, président de la Confédération nationale des charcutiers, charcutiers traiteurs (CNCT), est depuis janvier 2017 à la tête de la Confédération générale de l’alimentation en détail (CGAD), l’organisation représentative des entreprises alimentaires de proximité : artisanat, commerce alimentaire de proximité et hôtellerie-restauration.
Les difficultés traversées par les enseignes « classiques » de la grande distribution expliquent-elles le relatif regain du commerce alimentaire de détail ?
Certains commerçants de proximité ont sans doute bénéficié de la lassitude des consommateurs pour les grands formats de magasins et de leur envie de retrouver une relation commerciale plus authentique. Mais l’activité s’est aussi reportée vers des magasins de grande distribution plus petits et vers d’autres acteurs. Dans certaines zones, la concurrence entre les commerces de centre-ville et les grandes enseignes de périphérie reste très vive. Autour de chez moi, à Mérignac, je dois composer avec une quinzaine de grandes et moyennes surfaces dans un rayon de trois kilomètres ! C’est la raison pour laquelle la revitalisation des centres-villes et centres-bourgs doit constituer une priorité du gouvernement. La situation de Paris, où il n’existe pas cette concurrence, est très atypique.
La part des achats réalisés sur internet ne cesse de progresser. Comment les commerçants de proximité peuvent-ils s’insérer dans cette tendance ?
C’est un vrai défi, notamment en ville où cela peut répondre à une attente. Mais il faut pour cela être outillé, formé et disposer des effectifs suffisants. Faire de l’e-commerce ne s’improvise pas et comporte un risque de décevoir les attentes de ses clients. Je pense que notre métier demeure aujourd’hui une activité de contact et de conseil, et que c’est cet aspect que l’on vient chercher dans nos commerces dans une société devenue très virtuelle.
Comment voyez-vous l’avenir de l’approvisionnement de vos commerces alimentaires, en matière de produits comme de logistique ?
C’est un enjeu bien sûr très important. Nos commerces de proximité achètent essentiellement, voire exclusivement, des produits de l’agriculture et de l’élevage français, et favorisent les circuits courts. Cela fait partie de notre identité de commerçants de proximité. Beaucoup de magasins, situés dans des zones isolées, n’ont pas la chance de disposer à proximité d’un marché de gros comme Rungis. Les capacités de livraison par les grossistes se sont cependant beaucoup développées. Elles permettent aux commerçants de se concentrer sur leur métier : la fabrication et le commerce de leurs produits.
L’avenir de vos métiers passe par le renouvellement des générations. Que pensez-vous de la réforme de l’apprentissage annoncée par le gouvernement ?
L’apprentissage est enfin reconnu comme une voie de la réussite avec des dispositions qui vont dans le bon sens. Aujourd’hui, nous avons notre destin en main, et il est important que nous investissions massivement dans la formation de nos futurs collaborateurs. Il ne faut pas se précipiter dans la mise en œuvre de cette réforme, car elle est de très grande ampleur. Il existe un million de jeunes à intégrer dans notre société. L’apprentissage peut leur offrir un avenir dans nos métiers.