L’agriculture urbaine prend racine dans les métropolesL’agriculture urbaine prend racine dans les métropoles

L’agriculture urbaine prend racine dans les métropoles

Les fermes urbaines ont incontestablement le vent en poupe. En à peine dix ans, les projets se sont multipliés dans l’Hexagone. C’est à Paris que l’on trouve la plus grande installation d’Europe, sur le toit du Pavillon 6 du Parc des expositions de la porte de Versailles. Qu’ils soient privés ou associatifs, les projets entendent tous répondre à des enjeux d’alimentation et de transition.
Dossier réalisé par Mickaël Rolland

L’agriculture urbaine prend racine dans les métropolesElle fait les titres de la presse grand public comme spécialisée, elle est à l’origine d’importantes levées de fonds, elle est majoritairement portée par des start-up et elle trouve un écho considérable dans la sphère politique. Elle ? C’est l’agriculture urbaine, dont les métropoles sont logiquement devenues le terrain de jeu. Ces dix dernières années, l’agriculture urbaine s’est imposée à pas de géant devant deux enjeux intimement liés : l’environnement et l’alimentation. L’effondrement de la biodiversité (la biomasse a fondu de 60 % en un demi-siècle), le bouleversement climatique (que seuls des lobbyistes auraient la bêtise de contester aujourd’hui), l’épuisement des sols et l’usage des énergies fossiles « sont autant de facteurs qui rendent vulnérables les systèmes agroalimentaires », estime l’Association française d’agriculture urbaine professionnelle (AFAUP).
Les adhérents de cette association assurent que l’agriculture urbaine peut contribuer à répondre à ces enjeux. « L’agriculture urbaine est aujourd’hui en plein essor et se développe sous de nouvelles formes et partout dans le monde, car 54 % de la population mondiale vit désormais en ville et, pour l’ONU, 2,5 milliards supplémentaires d’urbains sont attendus à l’horizon 2050 », notent-ils. Prenant l’exemple de grandes villes, à l’instar de Hanoï ou de Dakar, où « une partie significative de l’alimentation des habitants reste produite en ville » et face « à la vulnérabilité de notre système alimentaire et au changement climatique », l’AFAUP salue la relocalisation de la production agricole au cœur des villes. Ainsi, depuis 20 ans, des projets de production végétale et parfois animale voient le jour au sein des agglomérations françaises, et ils sont de plus en plus nombreux : en 2013, l’AFAUP n’enregistrait que six structures professionnelles ; elle en regroupe plus de 300 aujourd’hui. Et qu’importe si leur vision est contestée, les promoteurs de l’agriculture urbaine sont persuadés de son bien-fondé.
Dans un article du quotidien Le Monde daté de 2018, la journaliste Audrey Garric s’interroge et questionne différents experts en la matière. « Les limites sont nombreuses, explique-t-elle. Tant du point de vue de la portance et de l’étanchéité des toitures que sur les questions de la pollution des sols aux métaux lourds, de la consommation d’énergie et d’eau. » Elle donne ainsi la parole à Roland Vidal, enseignant-chercheur à l’École nationale supérieure de paysage de Versailles-Marseille, qui calcule qu’il faudrait 660 000 ha pour nourrir les Parisiens et plus de trois millions d’hectares pour les Franciliens. Pire, selon une étude menée aux Pays-Bas, cette nouvelle forme d’agriculture pourrait assurer au maximum 3 % de la production des villes européennes, et seulement en fruits et légumes : « Il y a une confusion qui règne : on parle d’alimenter les gens en leur fournissant des paniers de légumes. Or, les cultures qui prennent de la place, ce sont les céréales. En France, les villes n’ont jamais été autosuffisantes. »

La plus grande ferme urbaine d’Europe

L’agriculture urbaine prend racine dans les métropolesQue met-on précisément derrière le concept d’agriculture urbaine ? Elle se définit comme « tout acte maîtrisant un cycle végétal ou animal se déroulant en milieu intra-urbain (sur ou dans des bâtiments, des sous-sols ou en pleine terre, dans les espaces interstitiels) et faisant le lien avec l’agriculture périurbaine et rurale qui se développe sur les mêmes bassins de vie ». À Paris, l’une des installations qui a le plus fait parler d’elle n’est autre que Nature Urbaine, menée par Agripolis. Depuis 2018, Agripolis pilote des projets de fermes urbaines pilotes (plus d’une dizaine d’installations dans toute la France), dont Nature Urbaine, située sur le toit du pavillon 6 de Paris Expo Porte-de-Versailles, qui représente la plus grande ferme urbaine en toiture d’Europe. Le rooftop occupe en effet 15 000 m2 de toitures maraîchères en hydroponie et aéroponie, ainsi que 135 carrés de cultures en location, avec les conseils de jardiniers professionnels. On y trouve, par ailleurs, une serre événementielle de 100 m2. Côté rendement, Nature Urbaine se targue d’assurer « la production de plusieurs centaines de kilos de fruits, légumes et aromates chaque jour »,issus d’une vingtaine d’espèces différentes. Avec une eau et des nutriments qui circulent en boucle fermée, la technique utilisée permet de ne pas capter la pollution urbaine et de proposer « des produits extrêmement sains ». « Les choix de variétés et de nutriments permettent de produire des fruits et des légumes, de qualité, savoureux, cultivés sans pesticides, dans le respect des cycles de la nature, en plein Paris », explique Agripolis. Pour aller plus loin, Nature Urbaine offre de nombreux services : Les Carrés parisiens, espaces potagers en location pour les riverains, des ateliers découverte et des visites pédagogiques autour de l’agriculture urbaine. Pour les entreprises, deux lieux sont privatisables pour organiser un séminaire, une réception ou une conférence : La Serre, un espace luxuriant, et La Pergola, située au cœur des cultures maraîchères. L’ambition d’Agripolis est de faire de cette ferme urbaine un modèle en matière de production responsable : « Il s’agit d’installer une végétalisation productive pour organiser une forme de résilience environnementale et économique de la ville de demain. » Agripolis a organisé une levée de fonds de 800 000 € en début d’année. Depuis 2018, le financement a été assuré par des particuliers. L’année 2021 marque donc un changement d’échelle avec ce site de grande ampleur et le déploiement de la vente de fermes et de support technique à des exploitants tiers.

Le Gouvernement soutient la dynamique

L’agriculture urbaine prend racine dans les métropolesLes pouvoirs publics sont loin d’être insensibles aux initiatives vertes qui fleurissent en milieux urbains. Ainsi, l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) a été mandatée, durant l’été 2019, par Julien Denormandie, alors ministre en charge de la Ville et du Logement, pour « engager une réflexion sur les conditions d’un déploiement plus massif de l’agriculture urbaine dans les quartiers en renouvellement urbain ». Depuis, l’idée, baptisée « Les Quartiers Fertiles », a suivi son chemin avec un appel à projets revêtant une dimension sociale et mettant à l’honneur des quartiers prioritaires. Le Gouvernement souhaite ainsi « accélérer et massifier l’agriculture urbaine avec l’ambition de soutenir la mise en culture, à terme, de 100 quartiers ». Cet objectif se traduit par des projets variés (jardins d’insertion, microfermes urbaines, projets plus complexes) et ces derniers doivent par ailleurs accompagner la structuration de filières locales « en associant de manière étroite les habitants et s’inscrivant dans une logique productive ».
Alors que plus de 450 quartiers sont en train d’être totalement repensés dans le cadre du Nouveau programme national de renouvellement urbain, Les Quartiers Fertiles financent ainsi le développement d’une agriculture au bénéfice de la population des quartiers prioritaires de la politique de la ville. Depuis décembre 2020, 75 lauréats de l’appel à projets ont été désignés et ont obtenu une enveloppe globale de 15 M€. Une dernière tranche d’appel à candidatures a été lancée en février : le dépôt des dossiers est possible jusqu’au 16 juillet et selon les modalités définies dans le cahier des charges, disponible sur le site internet de l’ANRU. De son côté, la Région Île-de-France a adopté un Plan régional pour une alimentation locale, durable et solidaire assorti d’un rapport détaillant la stratégie de la région pour l’alimentation de12 millions de Franciliens en 2030. L’Île-de-France vise une alimentation durable et bas carbone grâce à la proximité, l’innovation et les solutions logistiques, inscrite dans l’économie circulaire. « C’est l’ambition du plan “ Île-de-France comestible ” pour tous les Franciliens qui, en 2030, trouveront à 20 minutes de chez eux en transport en commun, bicyclette, triporteur ou à pied, une unité de production de denrées agricoles alimentaires : exploitations agricoles, zones maraîchères, vergers, élevages, jardins et potagers partagés, fermes urbaines, etc. Dans ce contexte, le soutien aux projets d’agriculture urbaine et périurbaine professionnels sera amplifié », explique-t-on chez la Région Île-de-France.
« L’agriculture urbaine est certes un terreau d’innovations, mais nous ne devons pas oublier que c’est l’agriculture en plein champ qui nous nourrit, comme dans la Beauce ou en Bretagne. Il faut créer une nouvelle forme de solidarité entre les villes et les zones rurales plus éloignées », estime Nicolas Bricas, chercheur au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement, et directeur de la chaire Unesco alimentation du monde. Toujours est-il qu’en France, les fermes urbaines ne cessent de s’accumuler. À Grenoble par exemple, le projet consiste en la création d’une ferme urbaine coopérative sur un terrain d’environ 1,5 ha, à l’interface de plusieurs quartiers. La ferme produira des légumes à destination des habitants des quartiers, via un système de paniers. Les habitants devront en contrepartie participer à la vie de la ferme.
D’autres services seront développés, comme la formation de médiateurs pairs autour du bien-vivre alimentaire. Ces médiateurs participeront, au même titre que la ferme, à la sensibilisation des habitants sur les questions alimentaires et d’environnement. À Nantes, on trouvera également une ferme urbaine aux Dervallières. Il s’agit d’un projet d’agriculture urbaine pour maraîchage diversifié en pleine terre à destination des habitants du quartier.

L’agriculture urbaine en chiffres

En France, entre 2019 et 2020, 600 sites (+ 50 %) et 80 sociétés (+ 22 %) ont été recensés. La superficie totale atteint les 76 hectares cultivés (+ 77 %) en zone urbaine ou périurbaine en Île-de-France. À Paris, on trouve une trentaine de fermes urbaines et environ 400 en France selon l’Atelier parisien d’urbanisme (APUR). À Paris intra-muros, 320 ha seraient potentiellement végétalisables dont 80 ha le seraient facilement, sans le concours d’importants investissements. Si chaque mètre carré produit 5 kg de légumes frais sur 320 ha, cela représenterait 32 000 tonnes de légumes par an, de quoi alimenter 230 000 Parisiens. Agripolis affirme de son côté que 11 000 ha seraient nécessaires pour assurer l’autosuffisance en fruits et légumes de la population parisienne ; un chiffre bien inférieur à celui qui est annoncé par le chercheur Roland Vidal.